• Avec sa permission, je publie ici un joli et utile texte de Fatoumata Sow, une jeune étudiante en deuxième année à Sciences Po.

    Chronique « cultur'Elles », par Fatoumata Sow


    Mercredi matin 8h : Je me retrouve en face de mon ancien lycée, dans un froid glacial et en train de préparer mes questions. Ma mission aujourd'hui, rentrer avec des tonnes de remarques sur un sujet délicat, banlieue et culture. Mes cobayes ? J'ai choisi des élèves de terminale littéraire, j'ai fait ce choix par affection car j'ai fréquenté cette section moi aussi. Face au grand bâtiment, de nombreux souvenirs me reviennent, me rappelant qu'il y a peu de temps, j'étais un composant de ce bâtiment, mais aujourd'hui et ce matin surtout, je sens que ce même bâtiment a en grande partie contribué à mon développement culturel et fait de moi la jeune femme que je suis aujourd'hui.
    La cloche sonne, telle une fourmilière, des centaines d'individus se dépêchent de se diriger vers les salles de classe, certains me regardent, d'autres me reconnaissent, des saluts échangés par ci, des sourires échangés par là, je me décide enfin à franchir la salle de littérature qui avait inscrit en moi des vers du poète Bonnefoy ou encore quelques citations de mon fameux La Bruyère, grande émotion quand j'y repense. En entrant dans la classe, je sens braqué sur moi 30 paires d'yeux avides de savoir me dévisageant, je dirais même me dénudant, le malaise s'installe, mon ancienne prof de littérature prend la parole expliquant la cause de ma venue, certains sourient d'autres se moquent, enfin je crois. Je me sens mal à l'aise face à ces 30 élèves, puis tout d'un coup, un jeune homme lève la main, et me demande, « c'est quoi Sciences Po ? On y fait des maths c'est ça ? C'est pour les cours que tu t'habilles comme ça ? » La pression monte, je sens le sang taper dans mes tempes, calmement je lui réponds que lui et moi aurons le temps de parler de Sciences Po après s'il le veut bien, quant à ma tenue vestimentaire, je ne m'explique pas mais je me suis rendue compte que venir en chemise blanche repassée fraîchement avec un pantalon à pince n'est pas le vêtement idéal pour amadouer ces jeunes.
    Une bouffée d'air, et je me présente puis je leur dis un mot «culture » et leur demande de m'exprimer ce qu'ils en pensent. Les réactions fusent, des mots sont lancés à la volée : « richesse », « histoire personnelle », « société », « épanouissement », tels sont ceux qui m'ont le plus marqués, enfin, on recommence l'exercice avec le mot « banlieue », même réactions : « cité », « pauvreté », « communautarisme », « prison ». Une dernière fois, on recommence l'exercice avec les deux mots en même temps, « culture et banlieue » et là je suis impressionnée « mixage », « richesse » et le dernier mot « impossible » m'a frappé, j'en profite donc pour embrayer sur mes questions, la 1ère « pour vous la culture c'est quoi ? ». Timidement, une main se lève, elle s'appelle Mélissa, elle est d'origine Capverdienne et me répond que la culture pour elle signifie un enrichissement personnel que l'on acquiert par le biais de la société, une autre main se lève et ajoute que la culture est un moyen d'ascension sociale qui permet à tout le monde de partager des valeurs communes ; un jeune homme du nom de Dimitri réplique immédiatement : « partager des valeurs communes ? Nous n'avons pas les mêmes valeurs ou la même culture que les gens qui habitent Paris, en banlieue, il y a une culture différente de celle de Paris », face à cette remarque, je sens que le débat est ouvert, je laisse faire les choses et me place en tant que médiateur. Immédiatement, Fatima 18 ans, ajoute qu'en plus d'avoir une culture de banlieue et une culture parisienne, l'accès en soi à ces deux formes de cultures est énormément difficile pour des jeunes qui n'ont pas de revenu et dont la plupart des parents n'ont pas les moyens d'offrir à leurs enfants cet accès à la culture. Silence total après cette remarque. Je décide de prendre la parole et de poser une question innocente avec des sous-entendus : « mais ne pensez-vous pas qu'il y a certains lieux culturels qui sont gratuits, et peut-être dont vous ne profitez pas ? » Ils me regardent tous avec leurs yeux globuleux et là Claude qui a 19 ans me répond que si, justement il existe des musées qui sont gratuits par exemple celui de Colombes mais qui ne proposent pas des expos intéressantes et qui de l'extérieur n'a rien d'attractif. Il ajoute aussi qu'il admire la Maison de la Jeunesse et de la Culture qui propose une multitude d'activités culturelles telle que le théâtre, des activités sportives comme le Judo, le karaté, etc... mais il regrette que cette maison ne soit fréquentée essentiellement que de « bourges » selon le thème qu'il emploie, il pense que si tout le monde se bougeait un peu et se renseignait, la culture et l'accès à la culture serait la même pour tous, il m'informe que par exemple à Nanterre, la médiathèque est gratuite pour tout le monde que l'on habite la ville ou pas, et que peu de gens ne la fréquente malgré cela. Tout de suite une réaction fuse, Réda, qui a échoué au bac et qui était dans la même classe que moi, réplique que la culture ne peut pas être la même pour tous, car il la définit tout d'abord comme un élément inné propre à chaque personne, à chaque famille, qui se transmet de génération en génération et qu'elle relève du domaine de l'histoire personnelle, il précise ensuite en revanche qu'il existe une culture « commune », que l'on pouvait trouver dans les musées, il cite le Louvres, dans les expositions, etc...Dimitri intervient immédiatement et avance la réflexion en demandant à Réda si dans ce cas-là faisait-il une différence entre trois sortes de culture : la culture comme histoire personnelle, la culture de banlieue et la culture parisienne. Eblouie, je regarde ce jeune homme ainsi que toute la classe, l'abcès était crevé, on avait trouvé la faille du système : culture DE banlieue et culture parisienne. Il était à moi de calmer le jeu et d'intervenir, j'avance le débat en posant mon ultime question : « pensez-vous qu'une culture DE banlieue existe ? Et si oui, quels sont ses codes ? » Les élèves se regardent, ils étaient face à une question pertinente à laquelle il n'avait jamais pris la peine de répondre, car elle aurait désillusionnée certains peut-être. Melissa reprend la parole de nouveau et m'exprime qu'elle ne croit pas en une culture de banlieue car ce sont des choses inventées par la société selon elle, elle ajoute qu'on vit tous dans le même monde. Courageux et hargneux jusqu'au bout Dimitri réplique en disant qu'on ne peut pas se voiler la face et que oui, il y avait réellement une culture de banlieue mais qu'elle était très méconnue, car elle est synonyme de la présence d'une vie en banlieue, il me cite des pièces de théâtre auxquelles j'avais moi-même participé, il ajoute que les clichés ont voulu que cette culture soit vue comme négative mais selon lui c'est tout le contraire car cette culture était représentative d'une ouverture d'esprit dans la mesure où c'était une culture mêlée des différentes communautés, et il trouvait ce mélange magique et unique. Il ajoute pour justifier son idée que les Beatles venaient de banlieue eux aussi et que bien vite toute l'Angleterre s'est imprégnée de leur musique.
    Face à un aussi bel exemple, je décide de clore le débat, j'étais émerveillée par ces jeunes de 17 ans, qui, à peine entrés dans le monde des adultes avaient déjà développé une vision critique de leur environnement. En sortant chaque élève me sert la main, et j'ai pu deviner qu'ils sentaient que quelque chose avait changé dans leur tête, qu'ils ne verraient plus jamais le mot « culture » comme avant, en soi, on peut considérer que par ces 45 minutes, ils venaient de se cultiver sans même le savoir car la culture, c'est aussi l'échange, l'acceptation des idées d'autrui pour nous permettre d'élargir notre pensée.
    Un peu après, je me retrouvai seule avec ma prof de lettres, elle me complimenta de mon action, elle m'informa qu'elle aussi avait ouvert un groupe de travail sur ces notions que sont la culture et la banlieue et qu'elle avait créee deux classes de niveau 6ème dans un collège à Gennevilliers où elle était en partenariat avec le musée du Louvres, elle ajoute qu'elle a trouvé ses élèves fort investis et que cette action leur avait donné un repère dans un monde qui n'est pas forcément le leur et avec tout cela, il y avait chez ces jeunes une prise de conscience, et le développement d'un esprit critique et d'une curiosité pertinente.
    Pour finir, je lui demande son avis sur ma question ultime, « une culture de banlieue, ça existe ? », elle me répond que tout d'abord la culture pour elle est un moyen d'ouverture sur le monde et sur les autres, c'est un moyen d'intégration à la société, un épanouissement social et personnel, elle ajoute ensuite que la culture de banlieue selon elle est un territoire avec une dynamique d'ouverture et de diversité des influences, c'est un espace d'ouverture selon elle, enfin elle m'affirme que selon elle, la culture de banlieue existe, mais elle tient à préciser que celle-ci n'est pas incompatible avec celle de Paris, qu'elle mériterait à être développée. Elle imagine des passerelles fréquentes telles que l'initiative au grand Palais dernièrement où pendant une semaine, il y avait une entrée libre avec des expos présentant tous les arts et cultures de banlieue. Elle a trouvé cette initiative vraiment admirable.
    C'est assez pensives que nous nous séparons après ce bref entretien. Je rentre chez moi, comme ébranlée et fatiguée à la fois, je sens en moi se mûrir une réelle prise de conscience sur la réalité de la vie et de la société.


     


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