• Voici quelques articles ou extraits d'articles intéressants. Bonne lecture !

     

    Lu dans le Bondy Blog :

     

    Quand les USA s'impliquent dans la diversité française

    Vendredi 23/01/2009 | Posté par Nordine Nabili

    OBAMA, ESPOIR BANLIEUE ? A l'occasion de l'investiture de Barack Obama à la Maison Blanche, nous publions une série d'articles sur cette nouvelle page de l'histoire américaine. Aujourd'hui, l'interview de Laura Berg, attachée culturelle de l'ambassade des Etats-Unis à Paris.

    Quel que soit le contexte, les relations entre la France et les Etats-Unis sont souvent sous tension. L'investiture de Barack Obama a permis de faire une courte pause pour laisser la place une grande émotion collective. L'élection présidentielle américaine a été très suivie en France, particulièrement par les jeunes des banlieues. La présence d'un candidat noir a été certainement un facteur important de l'intérêt pour cette élection. Pour comprendre cet engouement et le rôle actif de l'ambassade des Etats-Unis dans le débat sur la diversité en France, nous avons rencontré Laura Berg, attachée culturelle de l'ambassade. Interview.

    Que pensez-vous du débat sur la diversité en France ?

    Je constate qu'il y a beaucoup d'impatience. C'est bien compréhensible, mais je sens un esprit de volonté qu'il faut absolument saisir en ce moment. Je sens qu'il faut encourager et participer à cette dynamique vers la reconnaissance de la richesse multiculturelle de la France, en utilisant tous les leviers démocratiques. La France est une terre d'immigration, comme les Etats-Unis. La création de la Cité nationale de l'histoire de l'immigration est une célébration de l'immigration pendant des siècles. J'ai le sentiment qu'il existe aujourd'hui un désir de reconnaître et d'envisager la question de l'identité française autrement. Après cette étape intellectuelle, nous sommes entrés, je crois, dans une phase de recherche de solutions pratiques pour faire vivre cette diversité au quotidien.

    Où se situe exactement la volonté du changement que vous évoquez ?

    Ce ne sont que des impressions parce que je ne suis pas académique, et je ne connais pas la France profondément. Toutefois, je constate qu'il existe aujourd'hui une nouvelle chaire pour la diversité dans le business, des ouvertures de postes à responsabilités dans des grandes entreprises pour des personnes issues de la diversité. Cette question est présente dans les débats, c'est important. Les publicités des grandes marques me donnent l'impression qu'il existe une prise de conscience sur le pouvoir d'achat de ces populations. Elles ne veulent pas rater ce marché, alors elles sont offensives sur cette question. Au niveau politique, nous voyons que des nouvelles têtes apparaissent à l'échelon national et local. Ce mot diversité est de plus en plus répandu et les lignes bougent, c'est important même s'il y a beaucoup de frustrations encore et des résistances.

    Avez-vous le sentiment que la France traite cette question d'une manière plus pacifique que ce qui s'est passé dans votre pays ?

    C'est une histoire différente. C'est vrai que c'est un moment de droits civiques en France. Il y a un grand dialogue national qui est en train de prendre place maintenant, c'est important. Beaucoup de chercheurs américains viennent en France pour étudier cette période. Ils considèrent que c'est un tournant. Ce qui se passe actuellement est une période vraiment attirante et extraordinaire de l'histoire de France.

    Votre pays accompagne-t-il la France dans ce changement ?

    Nous parlons en anglais d'échanger les « best practicies », c'est là où nous pouvons avoir vraiment une valeur ajoutée. Nous faisons venir des experts dans différents domaines pour accompagner cette dynamique. Lorsqu'ils interviennent auprès des différents acteurs, ils mettent l'accent sur des pratiques concrètes, des détails. Ils sont très pragmatiques. Ce sont des personnes qui ont monté des actions aux Etats-Unis, qui ont vécu des choses et qui viennent partager leur expérience ici. Ce n'est pas pour « dupliquer les expériences », mais bien pour analyser les ressorts et les particularités de chaque initiative. Notre rôle est de mettre en relation les gens qui souhaitent échanger les modèles, les possibilités dans des domaines très pratiques.

    Au niveau économique, avez-vous une expérience américaine sur laquelle la France pourrait s'inspirer ?

    Nous avons une association de fournisseurs aux Etats-Unis qui regroupent 16 000 membres avec pour objectif de faire la promotion de la diversité. Cette association conseille aux grandes entreprises qui souhaitent acheter des produits de se tourner vers les fournisseurs qui prennent en compte dans leurs pratiques la promotion de la diversité et les entreprises dirigées par les minorités. Les responsables de cette association sont en France cette semaine et nous avons organisé un événement pour présenter leur concept basé sur le développement économique.

    Les Français sont-ils plus dans l'emphase et les Américains plus pragmatiques ?

    Notre démocratie est bien enracinée dans la pensée française. Personnellement, je suis assez pratique, je cherche les personnes qui construisent quelque chose et je les invite en France pour parler des expériences, des défis et des succès. Nous avons besoin de montrer ce qui marche, c'est important d'apporter les preuves que nous sommes entrain de faire des choses utiles et efficaces.

    Que pensez-vous des suspicions qui existent autour de l'engagement des services de l'ambassade en direction des banlieues ?

    Il y a beaucoup d'exagération et de fausses polémiques autour de notre activité. Nous sommes un petit service, nos moyens sont limités. Etre présenté comme une force occulte, ce n'est simplement pas réaliste pour les lecteurs des journaux qui ont entretenu cette suspicion. En communication, on dit qu'il vaut mieux avoir de la mauvaise presse que pas de presse du tout. Du coup, après la publication de ces articles, nous avons reçu beaucoup de demandes pour en savoir plus sur nos projets. Finalement, cette polémique a été très positive.

    L'élection de Barack Obama est-elle une leçon pour les élites françaises ?

    Non. Notre histoire est différente. Au fond, la victoire de Barack Obama est une histoire de talent et d'ambition. Il porte l'espoir du changement pour les Américains et pour le monde entier. J'ai le sentiment que les mentalités changent depuis le 4 novembre. Les gens veulent essayer de faire évoluer les choses. Les jeunes Français l'ont pris pour modèle, tant mieux. Ceci étant, il n'est pas le premier, d'autres ont été des modèles pour les jeunesses du monde, comme Nelson Mandela. Pour notre pays, c'est un moment de fierté d'avoir un président qui inspire tellement d'espoir dans le monde.

    Mais Barack Obama est président des Etats-Unis et non pas secrétaire d'Etat chargé de la politique de la ville du gouvernement français...

    C'est un exemple pour beaucoup, c'est important. En France, il existe une jeune génération talentueuse qui se trouve aujourd'hui au seuil de la classe politique. Elle se prépare à prendre des responsabilités. Elle est présente, ce n'est pas le moment de se retirer, au contraire. J'ai le sentiment que les partis politiques français souhaitent cette diversité. Je suis très optimiste.

    Propos recueillis par Nordine Nabili

    Nordine Nabili -

     

    Lu dans Le Figaro :

     

    Yazid Sabeg veut plus d'élus issus de la diversité


    Crédits photo : Le Figaro

    En pleine obamania, le commissaire à la diversité veut prendre des photos pour mesurer la progression des minorités visibles. Une idée qui ne séduit guère Éric Besson, nouveau ministre de l'Immigration.

    Récemment nommé commissaire à la diversité et à l'égalité des chances, Yazid Sabeg a fait de la représentation politique sa priorité. D'ici à quelques jours, il rencon­trera les parlementaires et les états-majors des partis. Il entend, dit-il, «écouter ce qu'ils proposent pour faire avancer la diversité et briser le plafond de verre». Mais affirme d'ores et déjà qu'il prônera «des mesures normatives. Autrement, les accords ne valent rien» .

    Pour avancer, le commissaire va pouvoir s'appuyer sur une nouvelle étude qui chiffre la présence des minorités dans la vie politique. Dans une note publiée mercredi, l'Institut Montaigne, vitrine intellectuelle des plus grands patrons, détaille la composition ethnique des deux chambres du Parlement et des conseils municipaux des dix plus grandes villes de France en utilisant une méthode iconoclaste : la photographie. Yazid Sabeg, longtemps pilier de l'Institut Montaigne, se montre enthousiaste pour le procédé choisi : «C'est une possibilité intéressante pour traiter la question cruciale des discriminations raciales. J'ai moi-même prôné la photo de famille dans les bilans des entreprises», explique-t-il. Il avait proposé que les grandes sociétés présentent ce cliché en guise de mesure des minorités visibles dans le cadre de la charte de la diversité.

    Une méthode de reconnaissance faciale un brin aléatoire qu'explique le sociologue Éric Keslassy, qui travaille sur le sujet pour l'Institut Montaigne. «J'ai regardé les clichés des élus, puis j'ai corrélé avec les noms de famille et j'ai réalisé quelques vérifications téléphoniques.» Les résultats sont contrastés. Parfois satisfaisants au niveau local, parfois pire qu'à l'Assemblée nationale qui ne «présente que trois députés issus des minorités visibles», sur les 555 élus de métropole, soit 0,54 %. Au Sénat, ils seraient quatre, occupant 1,31 % des 305 sièges métropolitains. Photo à l'appui, Paris présente le meilleur taux avec 17 % d'adjoints perçus comme de la diversité. Suivi par Strasbourg avec 13,84 %, puis Montpellier et Lille autour de 11 %, Toulouse à 10 %, Lyon à 8 %. Loin derrière, Marseille, Nice. Enfin Bordeaux ne compte aucun adjoint de la diversité.

    Le sociologue de l'Institut Montaigne reconnaît qu'il faut rester prudent : «C'est une méthode empirique, un instantané plus qu'une étude, que j'ai utilisée en l'absence d'autres outils statistiques.» Il insiste sur d'autres pistes pour renouveler la classe politique : la fin du cumul des mandats ou la tenue de primaires. «Tout cela prendra du temps, tempère Yazid Sabeg, car les candidats issus de la diversité ne peuvent pas prétendre à une place s'ils n'ont pas le profil et la trajectoire». C'est tout l'art du nouveau commissaire que de savoir sinuer entre réflexions de fond sur la promotion sociale et des positions plus dérangeantes de chiffrage au faciès.

    «Sceptique, réticent»

    D'ailleurs, la photographie, largement subjective, ne fait pas l'unanimité au gouvernement. Eric Besson, ministre de l'Immigration également en charge des questions de diversité, se dit «sceptique, réticent». «Il faut qu'on invente des instruments fiables et conformes à nos traditions, sans classer les individus par race, ethnie, religion... C'est assez complexe», reconnaît le ministre qui fera plancher des scientifiques dans les prochains mois. «Je ne veux pas jeter la pierre à ceux qui tentent des expériences et j'entends travailler la main dans la main avec Yazid Sabeg» , ajoute-t-il.

    En attendant, il juge «habile» un tout autre instrument mis au point par le Haut Conseil à l'intégration. À partir des noms et prénoms qui prévalaient en France à la fin du XIXe siècle et de ceux récemment apparus, un logiciel permet de repérer les personnes d'origine maghrébine et africaine, ou d'immigration européenne ou encore de l'outre-mer. Peaufinée par Jean-François Amadieu, de l'Observatoire des discriminations, cette méthode semble obtenir des résultats fiables. Elle a permis d'examiner la situation des 35 000 élus des communes de plus de 9 000 habitants. Parmi eux, 6,68 % sont issus de l'immigration. Un chiffre encore faible, mais en progression depuis les élections de 2001. Tandis que la France se scinde d'Est en Ouest, reflétant les flux migratoires.

    Dans la bataille pour la mesure de la diversité, le HCI croit tenir l'outil le plus performant : «opérationnel partout, dans la haute fonction publique, à l'ENA, dans les conseils d'administration», ajoute Patrick Gaubert, le président du HCI. Qui préconise d'utiliser la méthode patronymique tout en développant les statistiques publiques sur les origines géographiques, en demandant le lieu de naissance des individus et de leurs parents pour obtenir un portrait assez fidèle de la deuxième génération. D'ici à mars, Yazid Sabeg devra trancher et choisir sa méthode pour améliorer la diversité, notamment en politique.

    » DOCUMENT - Consulter l'intégralité de l'étude de l'Institut Montaigne

    » PORTRAIT - Yazid Sabeg, l'avocat de l'égalité des chances

     


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  • Would Barack Obama have made it in Europe?

    In Europe, opinion polls showed that the overwhelming majority of people would have chosen Barack Obama over John McCain, if they had had a vote in the US election.

    Barack Obama standing in front of the door to 10 Downing Street

    How long until Europe has its own ethnic minority leader?

    But what chance is there that Europe might produce its own ethnic minority leader?

    Are Europe's political institutions open enough to permit a politician from a minority ethnic group to rise through the ranks and challenge for the highest political office?

    To discuss this, the BBC's Dan Damon brought together four people who have taken the first steps along that road.

    Adeela Shafi is a Conservative Party candidate in the next general election in Britain, Jean-Leonard Touadi is Italy's first black MP, Omid Nouripour is a Green Party MP in Germany and Karim Amellal is a writer and professor of political science in France.

    Broadcast : Listen to their discussion

     


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    Le discours qu'a prononcé le président de la République le 17 décembre dernier à l'école Polytechnique est sans conteste un discours important. Et son importance ne réside pas tant dans les mesures annoncées qui, pour l'essentiel, sont insuffisantes ou existent déjà, même au stade embryonnaire (j'y reviendrai bien sûr), que dans la direction générale fixée par le chef de l'Etat, laquelle me semble positive à au moins trois égards : 1) elle fait de la diversité sociale un thème et un enjeu de mobilisation nationale 2) à travers le rappel de quelques principes simples et compatibles avec le modèle républicain et 3) en créant des avancées significatives, là encore compatibles avec nos principes, notamment sur la question de la mesure (statistiques ethniques).


    1)      L'importance conférée à l'objectif de promotion de la diversité

    Dire le constat que les différents lieux de pouvoir (grandes écoles, politique, médias, grandes entreprises) de notre République ne sont pas à l'image de la population est un acte politique majeur à mettre au crédit de Nicolas Sarkozy. Certes, Jacques Chirac, dans un discours de 2003 consacré au principe de laïcité avait déjà rappelé l'importance de l'inscription dans notre pacte républicain de l'égalité des chances et des droits et la richesse de la diversité, mais le discours était avant tout consacré à la défense de la laïcité et il n'abordait l'apport positif de la diversité que de façon accidentelle. Sarkozy est donc le premier chef de l'Etat à consacrer un discours à cette notion qui, par le fait même, en est consacrée.


     Certains, dans ces conditions, peuvent s'énerver de ce constat en relevant que, d'abord, la diversité ne veut rien dire et qu'en parler est dangereux car elle s'oppose à la notion d'unité sur laquelle repose notre édifice juridique et politique. Dangereux pourquoi ? Parce que la diversité masquerait une conception « communautariste » de notre société où les minorités pourraient légitimement, dans une concurrence redoutable, revendiquer des droits propres, un droit à la différence qui, très vite, confinerait au droit de la différence. Je répondrai plus tard à la question, décisive, de savoir ce qu'est la diversité et si elle n'est pas après tout qu'un avatar[1] du prêt-à-penser mâtiné de politiquement correct. Sur la menace communautariste, un mot. La diversité est souvent liée à la notion de représentation de groupes, de « minorités » si l'on veut bien ici tolérer le terme, réputés discriminés, donc sous-représentés : on parle ainsi fréquemment (abominable expression, au passage) de « mieux représenter la diversité », dans les partis politiques ou dans les médias, entre autres[2]. Or en vertu de l'indifférenciation du principe de citoyenneté, les institutions n'ont pas être représentatives de segments particuliers de la population mais au contraire de la Nation toute entière, au-delà même des particularismes ethniques ou sociaux, et incarner ainsi l'intérêt général. Soit. A ceci près que lorsque l'on constate que les lieux où s'exercent et où s'incarnent la représentation et le pouvoir sont exclusivement « habités » par une seule et unique catégorie de citoyens, on est en droit de se demander s'il n'y a pas une faille grave dans le processus de fabrication des élites et le fonctionnement de la démocratie représentative. Bien sûr, cette faille a sans doute toujours existé et elle est d'une certaine manière au cœur du principe même de démocratie représentative (ne parlait-on pas jadis de la coupure entre le pays réel et le pays formel ?). Mais le fait est que ce décalage considérable entre l'uniformité des lieux de pouvoirs et la diversité de la société française et, en contrepoint, entre une égalité formelle et une inégalité réelle pour beaucoup, apparaît aujourd'hui inacceptable dans un pays où les principes républicains sont érigés en « modèle » mais où, de facto, de nombreuses logiques ségrégatives, discriminatoires et corporatistes insidieuses paralysent l'ascenseur social.

    Pendant des décennies, ces problèmes ont été occultés par les pouvoirs publics et les responsables politiques. Rappelons que le tabou de la discrimination raciale n'a été levé dans notre pays qu'à la fin des années 90. Avant cela, il était hasardeux d'en parler puisque en République françaises les hommes étaient réputés tous égaux et qu'en raison de cette réputation il ne pouvait y avoir de discrimination...  

    Ainsi, la force théorique du modèle républicain, en particulier du principe color-blind ou universaliste de la citoyenneté et du  paradigme de l'assimilation des immigrés dans le « creuset » français qui a prévalu pendant plus d'un siècle, a longtemps fait obstacle à toute prise en compte institutionnelle du caractère multiculturel de notre société et, par voie de conséquence. C'est le très ancien débat – et défi - relatif au « de pluribus unum[3] » étatsunien : la diversité du corps social peut-elle, à travers la notion de citoyenneté, être cristallisée dans une unité politique et nationale ? En vérité, cette question capitale se pose en France dans les mêmes termes depuis la Révolution  puis l'avènement de la IIIème République ! Que l'on se souvienne du souci de l'abbé Grégoire d' « anéantir les patois », de celui de Michelet d' « imprimer la République dans les cœurs et les âmes » ou encore de la crispation de Ferry face aux « petits patries » !

    Dans ce contexte historique, il est peu d'écrire que la reconnaissance de l'apport positif de la diversité culturelle pour la cohésion nationale constitue pour certains « ultra-républicains » un petit séisme conceptuel dont, personnellement, je me réjouis.
     

    Car rappeler le caractère essentiel de la diversité culturelle dans notre société multiculturelle, c'est aussi reconnaître la place éminente au sein de notre communauté nationale (et non pas contre elle) de ce qu'il faut bien appeler des « minorités culturelles » (terminologie bien plus heureuse et inclusive que celle, partielle, de « minorités visibles » !) dont le moins que l'on puisse dire est qu'elles ont été sacrifiées par, d'une part, la construction de l'Etat-Nation en France depuis l'action décisive et centralisatrice de Philippe le Bel au 13ème siècle s'est faite au détriment de l'ensemble des « petites patries » dont les communautés culturelles contemporaines sont en quelque sorte les ultimes avatars, d'autre part la République elle-même, depuis 1871, notamment dans les colonies.
     

    Cette reconnaissance du rôle positif de la diversité n'est pas une généralité, un leitmotiv sans conséquence. Beaucoup de gens en France ont le sentiment, en raison des discriminations qu'ils subissent, de leurs conditions sociales ou de l'enclavement qui les caractérisent, d'être les laissés-pour-compte de la République, des outsiders globaux dans le système méritocratique de promotion sociale (ce que l'on appelle « l'ascenseur » !). La tentation est grande, dans ces conditions, lorsque l'on n'a rien et surtout lorsque le sentiment est vif que la République, non seulement n'assure pas dans les faits l'égalité qu'elle érige en principe, mais ne fait rien pour lutter contre des maux qui par leur existence remettent en cause la validité des idéaux qu'elle proclame, de s'en détourner ou de se replier sur des acquis plus sûrs, la communauté par exemple. Ce que l'on appelle ainsi le « communautarisme » (soit le repli des individus sur une communauté culturelle réelle ou fantasmée et la production, voire la prévalence, corrélatives d'un système de normes et de valeurs susceptible de concurrencer les règles du droit commun, national, auxquelles sont assujettis tous les citoyens sans distinction) ne nait pas sui generis, mais est suscité, encouragé par les carences et les creux de la République : c'est lorsque celle-ci est absente, léthargique, invisible que se développent en réaction des comportements de protection et de survie qui visent précisément à combler les manques.


     2)      La promotion de la diversité sociale à travers l'affirmation de principes simples au fondement de notre « pacte républicain »

    En replaçant au cœur de son argumentation le concept républicain d'égalité des chances, le président de la République a définitivement enraciné dans la question sociale les inégalités et les discriminations subies par certaines catégories de la population sur le fondement d'un stigmate culturel. Le refus de procéder à une « affirmative action » reposant sur la reconnaissance d'une spécificité raciale, ou ethnique, au profit d'une logique globalisante fondée sur un critère social - le plus inclusif des critères de différenciation possibles, donc le plus consensuel – constitue une clarification capitale à l'appui des politiques d'action positive visant à corriger des inégalités de départ frappant certaines catégories, sociales donc, de la population.

    Comme l'a rappelé la commission présidée par Simone Veil sur le préambule de la Constitution dans le sillage de nombreuses décisions du Conseil Constitutionnel[4], des mesures dérogatoires ou préférentielles (« différenciées ») peuvent déjà être prises, depuis bien longtemps, en France. Cette forme d'action positive, ciblant spécifiquement des groupes sociaux ou des territoires, existe en effet depuis l'avènement de la République et fait écho au principe d'Aristote selon lequel lorsque la loi est trop générale et absolue, il faut apporter un correctif à cette loi afin de s'adapter à certaines circonstances particulières (Ethique à Nicomaque, V, 14). Ces « politiques d'équité », visant à corriger certaines inégalités objectives en vertu de critères sociaux ou territoriaux, ont par exemple donné lieu à la création des « zones franches urbaines » en 1995 ou, plus connues, des « zones d'éducation prioritaire » au début des années 80 : ZEP et ZFU relèvent clairement de politiques d'équité, dérogeant au droit commun et visant à corriger des inégalités selon le principe « donner plus à ceux qui ont moins » (en l'espèce, les territoires défavorisés) sur le fondement de critères objectifs. D'autres exemples peuvent être cités qui correspondent à cette logique d'équité : le statut dérogatoire de la Corse et les avantages fiscaux consentis en conséquence, le statut des TOM, la politique de la ville dans une large mesure, l'action menée par Sciences Po en faveur des lycéens scolarisés en ZEP, etc.

    Le président de la République a clairement affirmé son soutien aux politiques de cette nature, en indiquant qu'il s'agissait de prendre appui sur un critère social, et non sur un critère ethnique qui induirait la construction d'un référentiel ethno-racial, lequel ne s'inscrit pas dans la tradition républicaine et, dans un mouvement mondial de concurrence mémorielle et identitaire, risquerait de fragmenter notre société plus que de la faire progresser.

    Le critère social constitue à cet égard un critère objectif et inclusif satisfaisant qui permet d'englober toutes les inégalités dans la mesure où la concentration des inégalités (sociales, culturelles, religieuses) est très forte au bas de la pyramide sociale. C'est ce que Gwénaëlle Calvès appelle un « équivalent fonctionnel » : fonder une politique de rattrapage/correction sur un critère social permet du même coup de ne pas mettre en œuvre un référentiel ethno-racial difficile à élaborer (problème des métisses par exemple) et risqué pour la cohésion nationale tout en agissant sur plusieurs catégories en même temps : une catégorie sociale bien sûr, celle qui justifie l'action, mais qui englobe également d'autres sous-catégories culturelles ou religieuses frappées par d'autres inégalités (problème du caractère systémique des discriminations qui sont sociales, raciales, territoriales...). Pour simplifier, parce que, sur certains territoires, beaucoup de personnes issues de l'immigration ont des revenus modestes ou sont particulièrement frappés par la précarité, il est pertinent et socialement plus acceptable de prendre en compte leur situation sociale et territoriale plus que leur caractéristique ethnique, laquelle s'avère au demeurant fragile et volatile dans le cas de Français depuis deux, trois ou quatre générations.

    Par conséquent, c'est bien l'objectif de diversité sociale qui doit être retenu en priorité et le chef de l'Etat a eu raison de le faire. Promouvoir la diversité sociale est conforme à notre tradition républicaine et permet concomitamment de promouvoir la diversité culturelle sans recourir à des logiques pernicieuses qui, dans une période de crise, serait massivement rejetée par l'opinion. La discrimination positive, ou action positive, comme l'on voudra, permet bien sûr d'atteindre ce double objectif. Celle-ci ne doit cependant pas être fondée sur un critère ethnique, mais sur des critères sociaux et territoriaux, comme c'est le cas depuis des décennies dans notre pays.

    Prochain post sur les mesures annoncées... A bientôt !

    KA




    [1] Voir à cet égard l'excellent Rapport sur la diversité dans l'enseignement supérieur commandé par Valérie Pécresse à Michel Wieviorka paru chez Michel Laffont en octobre 2008.

    [2] L'Assemblée nationale est à juste titre l'exemple le plus symptomatique puisqu'elle ne comporte aucun(e) député(e) d'origine maghrébine ou africaine alors même que notre pays compte environ 12% (chiffre très variable...) de Français d'origine étrangère.

    [3] La devise américaine « E pluribus unum » (de plusieurs, un seul) était l'idéal-type des pères fondateurs de la nation américaine (Jefferson, Madison, Washington et Lincoln). Le grand défi de la nation américaine était ainsi de transformer les immenses particularismes (religieux surtout) et divisions de la société américaine en unité politique et nationale. C'était d'ailleurs tout le sens du discours de Philadelphie du candidat Obama que de montrer que la nation américaine n'était pas une somme de différences, mais « plus que la somme de ses parties ».
    [4] Le Conseil constitutionnel a validé dans une décision du 12 juillet 1979 la possibilité, lorsque c'est justifié par des différences de situation et conforme à l'objectif de la loi, de procéder à des différenciations (« le principe d'égalité ne fait pas obstacle à ce qu'une loi établisse des règles non identiques à l'égard de personnes se trouvant dans des situations différentes »), mais il a eu l'occasion, dans sa décision du 9 mai 1991, d'affirmer son refus de toute différenciation fondée sur des critères prohibés par la Constitution (en l'espèce l'article 1er de la loi portant statut de la collectivité territoriale de la Corse, qui consacrait l'existence d'un « peuple corse, composante du peuple français » a, été annulé au motif que le concept juridique de « peuple français » contenu dans la Constitution est une « catégorie insusceptible de toute subdivision »).


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