• A travers la trajectoire de Mohamed Merah, les banlieues sont revenues (un trop bref instant) au cœur de la campagne électorale. Quartiers sensibles, ou populaires, cités ou ghettos, territoires défavorisés ? Les expressions qui désignent les banlieues pauvres et turbulentes des grandes villes françaises sont le plus souvent euphémisantes, comme s’il s’agissait de poser un voile pudique sur une réalité qui dérange, et tous ceux qui utilisent cette terminologie le font en général avec prudence : il faut en parler sans en parler. Dire “les quartiers” suffit d’ailleurs à indiquer de quoi l’on parle : de ces endroits pauvres et mal famés faits de cités HLM et de « racailles ». D’un côté, donc, il y a une réalité qu’on ne veut pas voir mais qu’il faut bien essayer de nommer, et de l’autre un vocabulaire qui transpire l’effroi. Autrement dit, il y a eux et nous, ici et là-bas, ceux des quartiers et ceux du centre, et dans cette distance s’insinuent toutes ces représentations, en vérité ancestrales, où celui qui est à la fois modeste socialement et en-dehors du centre géographiquement devient une sorte d’ennemi intérieur.

    C’est une partie de l’histoire symbolique de nos banlieues. Alors flashback.

    Etymologiquement, le terme « banlieue » vient du Moyen-Âge : le ban était la limite d’une lieue en deçà de laquelle les hommes étaient soumis au pouvoir du seigneur, en particulier pour aller faire la guerre. Au-delà, ils y échappaient. Depuis le Moyen-Âge donc, la banlieue représente donc à la fois un espace périphérique par rapport au centre, mais aussi de domination où s’exerce un pouvoir. Les banlieues françaises d’aujourd’hui continuent d’avoir comme caractéristique principale d’être des espaces périphériques, a fortiori dans des villes qui, comme Paris, possèdent une frontière – le périphérique – séparant l’intra-muros de l’extra-muros : ceux qui sont à l’intérieur de ceux qui sont dehors, ou encore les insiders des outsiders pour reprendre le vocabulaire de Norbert Elias. La périphérie – du grec periphereia – c’est la circonférence, soit le contour d’un cercle, c’est-à-dire bien une frontière et, dans le cas de nos banlieues, celle de la ville et de la campagne, soit le territoire de la périurbanité : ce qui est autour de la ville, donc (Urbs figurait Rome dans l’antiquité). Historiquement, la banlieue est donc l’espace urbain décentré, séparé du centre. C’est la périurbanité.

    Le terme de périurbanité est plus moderne. Il est à peu près apparu dans les années 50 avec la naissance des grands ensembles à la périphérie des grandes villes, dans ce qui était encore alors la campagne. L’espace periurbain, c’est donc un territoire de friches, rurbain, c’est-à-dire un entre-deux mi-urbain mi-campagnard, qui se situe à bonne distance du centre mais n’en est cependant pas séparé, comme s’il en dépendait.

    Obéissant à une double logique d’extension démographique et de croissance économique, la ville française s’est construite de façon concentrique, par cercles successifs (on retrouve l’idée de circonférence) ou, dans le cas de l’agglomération parisienne, de « couronnes », avec cette idée que les Grecs puis les Romains nous ont léguée que le pouvoir se trouve au centre, qu’il doit être « central » et que tout ce qui est impuissant, ou secondaire, peut bien être relégué à la périphérie. Nos banlieues sont ainsi historiquement héritières de cette conception antique qui s’est perpétuée jusqu’à nos jours qui veut que le centre soit le lieu où s’incarne(nt) le(s) pouvoir(s) tandis que ses marges abritent ceux qui se trouvent sous leur emprise. Et des marges aux marginaux, il n’y a qu’un pas.

    Pour autant, espace de domination ne signifie pas forcément espace de relégation. Alors comment est-on passé, pour une partie des banlieues, à ces « ghettos » urbains que certains décrivent aussi comme des « territoires perdus », hors de contrôle du centre ?

    Si le centre appartient aux puissants, la périphérie est l’empire de ceux qui ne le sont pas. En France historiquement la pauvreté comme la maladie est mise à l’écart, excentrée, reléguée. Il faut qu’elle soit loin pour qu’elle soit ignorée, et ainsi que ceux qui n’en souffrent pas ne culpabilisent pas. Les pauvres sont des lépreux sociaux et ces léproseries-là doivent être absente du regard, comme bannies parce que, tel Ovide exilé sur les bords du Pont-Euxin par décision d’Auguste, elles menacent l’ordre social. De quoi ? De le subvertir, c’est-à-dire de le renverser. La périphérie renverserait le centre, cela ferait du centre la périphérie. Terrifiant. Mais n’était-ce pas ce qui se jouait aussi lors des émeutes 2005 ? La possibilité d’une subversion. Impensable. Revenons à la relégation. La France n’est pas les Etats-Unis et, au contraire de là-bas, il n’y eut (presque) jamais ici de mise à l’écart délibérée de catégories de la population, décidée et mise en œuvre par les pouvoirs publics – lesquels, rappelons-le, se situent toujours au centre. Presque jamais si l’on veut bien mettre entre parenthèses, en se forçant, les lois antijuives de Vichy et l’apartheid politique et juridique qui régnait dans les départements d’Algérie. Or le ghetto historique, c’est cela : un espace de relégation institutionnalisée, de mise à l’écart préméditée. Nous n’avons pas de ghettos urbains en France car nous n’avons jamais eu – officiellement – de politique de ségrégation raciale, contrairement aux Etats-Unis ou à l’Afrique du Sud.

    Ce que nous avons en revanche, et par centaines, ce sont des espaces de relégation enchevêtrés dans la ville qui fonctionnent comme des trappes à pauvreté et où un double mouvement est alors à l’œuvre. Là se retrouvent piégés tous ceux qui, faute de moyens suffisants, ne peuvent accéder aux zones pavillonnaires, tandis que dans le même temps s’en échappent tous ceux qui en ont l’opportunité, soit par effet d’aubaine (partir faire ses études à l’université par exemple), soit par mobilité intergénérationnelle (les enfants s’en sortent – encore – mieux que les parents). Des pièges grandeur nature, donc, où une obsession, par tous partagée, affleure à la surface du béton : en sortir.

    Ces quartiers de relégation, ce sont principalement les Zones Urbaines Sensibles, ou ZUS, créées par la loi du 4 février 1995 d’orientation pour l’aménagement et le développement du territoire. Au nombre de 751 sur l’ensemble du territoire, y compris ultramarin, elles se définissent par un habitat dégradé et un taux de chômage bien au-dessus de la moyenne nationale (qui peut dans certaines ZUS atteindre 40%). Les ZUS regroupent environ 4,7 millions d’habitants, soit un peu moins de 8% de la population française. C’est bien sûr considérable.

    Certes, la diversité des banlieues est considérable, autant de ses habitants que de sa structure territoriale, urbanistique et culturelle. Il y a des banlieues riches et des banlieues pauvres. Neuilly-sur-Seine n’a rien à voir avec Vaulx-en-Velin. Evidence. Parfois, cette dichotomie apparaît dans un mouchoir de poche : Stains compte 66% de logements sociaux tandis que Le Raincy, dans le même département (93), n’en compte que 8%. A Neuilly, c’est 3%. Si l’on parle davantage des quartiers pauvres, c’est le plus souvent à travers les effets qu’ils produisent : violence, délinquance, extrémismes, émeutes, etc. Dans le dispositif médiatique, le sensationnel est la norme et les effets l’emportent hélas presque toujours sur les causes : trop denses, trop longues à expliquer pour des formats et des feuillets qui ne cessent, hélas, de se raccourcir. Ce qui est extrême est prompt à faire frémir. Notons qu’extrême vient du latin extremus qui est le superlatif de exterus signifiant… le plus à l’extérieur ! La dichotomie dedans / dehors structure l’œil et le cerveau. Dans une scène fameuse de La Haine, le film de Mathieu Kassovitz qui a, l’un des premiers, transposé au cinéma le « problème des banlieues », les journalistes y sont dépeints comme des pleutres, couards, retranchés d’un côté d’un pont qui les sépare d’une bande de jeunes de la cité dont ils n’osent s’approcher. La cité HLM devient ici une terra incognita, une île de reclus, de proscrits, menaçant par leur seule présence l’ordre social que les journalistes incarnent.

    Ce que nous dit l’étymologie des banlieues autant que celle de la périphérie, c’est qu’à lui seul l’éloignement du centre est autant l’origine que le produit d’un mécanisme de contrainte et de domination. Cela concerne aussi bien ce qu’on nomme pudiquement les « quartiers sensibles » que la « rurbanité » dont parle Marine Le Pen en voulant les opposer aux premiers.

    Mais lorsqu’à la distance s’ajoutent la pauvreté et la différence culturelle – comme dans ces ZUS où la population issue de l’immigration peut atteindre 40 à 50% – cela renforce l’étrangeté de ces territoires et des populations qui y vivent et, par réaction, fabrique de la défiance.

    C’est ce mécanisme de mise à distance qu’il est urgent de briser en ramenant l’ensemble des espaces périphériques, les banlieues comme les territoires rurbains, au centre, c’est-à-dire au sein de la République plutôt que de les laisser s’enliser à ses marges.


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  • "Délinquance étrangère" : déchiffrage

    Article publié sur le Huffington Post le 25/02/2012)

    Le 15 février, l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP) présidé par Alain Bauer a rendu publique une étude qui met en évidence une augmentation importante de la « délinquance étrangère » entre 2006 et 2011.

    D’après l’ONDRP, la part des étrangers parmi les mis en cause pour des atteintes aux biens (vols, notamment) est ainsi passée de 12,8% en 2006 à 17,3% en 2011. Dans le même temps, mais cela a été – fort étonnamment ! – très peu souligné par les autorités, la part des étrangers dans les atteintes à l’intégrité physique (violences, menaces, etc.) s’est quant à elle réduite, passant de 14,2% à 12,4%. Dans la mesure où les étrangers représentent d’après l’INSEE 5,8% de la population française, il est assez facile de conclure, ainsi que l’a fait le ministre de l’Intérieur, à une surreprésentation des personnes de nationalité étrangère dans la délinquance enregistrée par le ministère de l’Intérieur.

    Alors il y a les chiffres, bruts, qui sont propices à toutes les interprétations. Et puis il y a le dispositif dans lequel ces chiffres apparaissent et dont ils ne sont pas séparables. Mais voilà, tout l’appareil méthodologique, les avertissements et les éclaircissements qui accompagnent et mettent en perspective les statistiques sont comme la partie immergée d’un iceberg : invisibles à l’œil nu. Ce problème, habituel en matière de statistiques relatives à la délinquance, et plus encore lorsqu’il s’agit des étrangers, prend évidemment une ampleur plus grande encore en période de campagne électorale. D’où le besoin, concernant les résultats fournis par l’ONDRP, d’un déchiffrage.

    D’abord, des éléments de définition. Ainsi que l’a laissé entendre le ministre de l’Intérieur, les étrangers concernés par cette étude sont-ils des délinquants, c’est-à-dire des personnes qui ont effectivement commis un acte délictueux ? La réponse est non. Comme le rappelle à plusieurs reprises l’ONDRP dans ses mises en garde, il s’agit des personnes « mises en cause », c’est-à-dire suspectées d’avoir commis un acte délictueux, et non des personnes déclarées coupables par la justice : la personne « comptée comme mise en cause n’est pas nécessairement l’auteur d’un crime ou d’un délit ». Les « mis en cause », selon le décret du 5 juillet 2001, ce sont des « personnes à l’encontre desquelles sont réunis (...) des indices graves ou concordants rendant vraisemblable qu’elles aient pu participer, comme auteurs ou complices, à la commission d’un crime, d’un délit ou d’une contravention de 5ème classe (...) ». Bref, le mis en cause n’est pas encore le coupable. Grosse nuance !

    Un autre élément à prendre ici en considération est le taux d’élucidation. L’élucidation, au sens statistique du terme, intervient lorsque les policiers considèrent à partir d’un délit constaté qu’il existe suffisamment de charges à l’égard d’une personne pour la mettre en cause. Son audition par procès-verbal permet alors de dire que l’affaire est élucidée. L’élucidation vient donc en amont, ou est une condition, de la mise en cause d’une personne. Problème (majeur) : beaucoup d’affaires de délinquance, malheureusement, ne sont pas élucidées. Pour certaines catégories d’actes de délinquance, les vols par exemple et toute la « délinquance à victime », c’est-à-dire procédant d’un dépôt de plainte, la proportion d’affaires élucidées est même très faible, autour de 15 à 20%. Or c’est sur ces 15 à 20% d’affaires élucidées, donc ayant conduit à une mise en cause, que se fondent les statistiques de l’étude de l’ONDRP, et non sur l’ensemble (c’est-à-dire les 100%) de la délinquance enregistrée en France.

    Ensuite, qui parle ? Ou plus exactement, d’où viennent ces chiffres et sont-ils fiables ? C’est là une autre raison qui doit nous inciter à la prudence dans leur interprétation. Les chiffres de l’ONDRP sur la délinquance étrangère viennent de la place Beauvau et non de la Chancellerie, laquelle faisait état en 2010 d’une proportion d’étrangers condamnés pour des délits de 12,7%, - contre 17,3% de personnes mises en cause d’après le ministère de l’Intérieur. Et plus précisément d’après « l’état 4001 », la base de données sur la délinquance du ministère de l’Intérieur, du fameux STIC (le système de traitement de l’information criminelle) de la police nationale et du fichier de la gendarmerie nationale (BNSD, qui alimente l’état 4001). Mais voilà : ces fichiers, et en particulier le STIC, fichier distinct de l’état 4001, relatent des informations brutes enregistrées par les forces de l’ordre et souffrent donc des nombreux biais et problèmes de saisie qui caractérisent leur action sur le terrain – ainsi que le rappelle régulièrement la CNIL – qui les rendent contestables.

    L’un de ces biais, particulièrement puissant depuis quelques années, c’est la pression du chiffre qui pèse sur les épaules des policiers. Mais plus que la pression du chiffre qui conduit à interpeller des personnes qui ne sont pas nécessairement coupables (d’où l’explosion du nombre de gardes à vue) ou envers lesquelles les indices de culpabilité demeurent minces, il y a aussi l’effet d’un phénomène intéressant que l’on appelle la « prophétie auto-réalisatrice ». En clair : quand le ministre de l’Intérieur (MM. Hortefeux puis Guéant), voire le président de la République lui-même, disent qu’une catégorie de la population est dangereuse, les forces de police vont avoir tendance à cibler particulièrement cette minorité. L’exemple des Roumains éclaire cette analyse. Selon l’ONDRP (base : STIC), les mis en cause de nationalité roumaine dans des affaires de vol ont augmenté de 114% entre 2008 et 2010, passant de 4350 à 9320. La part des Roumains dans l’ensemble des mis en cause est ainsi passée de 2,8% en 2008 à 5,5% en 2010. Dans le même temps, la part des Algériens, Tunisiens ou Marocains est restée à peu près stable (augmentation de 0,5% en moyenne). Or c’est précisément au cours de cette période que les Roms ont été désignés comme danger public et cible prioritaire des expulsions. Il est donc fort probable que sur le terrain, les messages politiques (voire les instructions ) envoyés par le ministre de l’Intérieur aux forces de police se soient transformés en une « chasse aux Roms » qui s’est traduite par un accroissement soudain du nombre de mis en cause de nationalité roumaine.

    En attendant, la proposition de loi du député UMP Jean-Paul Garraud prévoyant une peine complémentaire d’interdiction du territoire pour les délinquants étrangers présents depuis moins de 3 ans sur le sol national doit être examinée à l’Assemblée nationale le 1er mars.

    K.A.


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  • Le poids électoral des « zones urbaines sensibles »

    Jeudi dernier se tenait au Sénat un colloque organisé par l’Institut Montaigne et l'association "Ville et banlieue" sur la place des banlieues dans la République (titre – approximatif – du rapport écrit par l’équipe de Gilles Kepel pour Montaigne). Maires de gauche et de droite se sont succédés à la tribune pour déplorer que les banlieues ne soient pas plus présentes, ni dans le projet du PS ni dans celui – invisible à ce stade – de l’UMP. Et tandis que s’achève l’Acte I de la rénovation urbaine mise en œuvre par Jean-Louis Borloo, beaucoup d’élus de villes situées en banlieue réclament un deuxième Acte, à hauteur de quelques dizaines de milliards, pour poursuivre le programme de destruction d’immeubles insalubres et de construction de logements sociaux. 

    Cette invisibilité de la banlieue et en particulier de ce que l’on appelle les « quartiers sensibles »  - par référence aux 751 zones urbaines sensibles que cible en priorité la politique de la ville - dans la campagne pose la question de leur poids électoral et des préférences partisanes des électeurs qui y résident.

    Le poids électoral, d’abord. Aujourd’hui, le « vote ZUS » est difficile à évaluer. Selon l'INSEE, les ZUS comptent près de 4,5 millions d’habitants, ce qui représente à peu près 7% de la population nationale. En volume, ce n’est pas négligeable. Mais sur ces 4,5 millions d’habitants, combien d’électeurs ? Par manque d’études statistiques suffisamment affinées, on ne le sait pas vraiment. Hasardons nous à un petit calcul : si l’on considère que dans ces ZUS 1 habitant sur 3 a moins de 20 ans, cela nous donne un électorat d’environ 3 millions de personnes en âge de voter. Problème : sur ces 3 millions, il y a une forte proportion d’étrangers qu’il faut donc soustraire. On estime que les étrangers représentent à peu près 18% du total des habitants de ZUS, soit 540 000 personnes qu’il faut à nouveau déduire. A la louche, les ZUS engloberaient donc 2,5 millions d’électeurs potentiels. Sur 45 millions d’électeurs au total, le vote ZUS pèserait donc environ 6% des voix. Mais nouveau problème : tout cela est théorique ! Car en pratique, pour voter, il faut être inscrit sur une liste électorale. Hélas, dans les ZUS, les inscrits seraient d’après plusieurs études 25% de moins… Nous verrons en 2012 mais si les campagnes en faveur de l’inscription sur les listes électorales ne produisent pas les résultats escomptés, cela pourrait substantiellement réduire cet électorat et le ramener au-dessous de 2 millions. Autre problème, fondamental : celui de l’abstention. Car les électeurs vivant en ZUS se caractérisent par des taux d’abstention très au-dessus de la moyenne nationale à toutes les élections. L’élection présidentielle ne fait pas exception. : En 2007 par exemple, en dépit des fortes campagnes de mobilisation, l’abstention s’est située autour de 20% aux deux tours (contre 36 et 26% respectivement aux 1er et 2nd tour en 2002).

    Mettons de côté l’abstention et concentrons-nous sur ces 2,5 millions d’électeurs théoriques qui forment le bataillon électoral des ZUS, soit 6% du corps électoral national. Pour qui votent-ils ?

    La réponse est claire : cette partie-là des « catégories populaires » vote massivement pour la gauche. En 2007, Ségolène Royal y a réalisé quelques-uns de ses meilleurs scores et, en moyenne, plus de 42% au 1er tour contre 29% pour le reste de la France. Au second tour, les ZUS ont voté à 62% pour elle contre 47% pour le reste de la France. Si l’on additionne les votes exprimés en faveur de la gauche et de l’extrême gauche au 1er tour des scrutins de 2002 et de 2007, on observe une stabilité remarquable de l’électorat : 56% en 2002 (contre 43% pour le reste de la France) et 51% en 2007 (contre 36% pour le reste de la France). Contrairement à une idée reçue, le vote du Front national dans ces « quartiers sensibles » est – lui aussi – très stable et se maintient à un niveau relativement bas : 10% environ en 2002 et en 2007 (sources : voir cette étude). Quant à la droite républicaine, elle est passée de 38% au second tour de la présidentielle de 2002 à 51% en 2007 pour Nicolas Sarkozy, signe de l’indiscutable succès de son discours– à l’époque – très volontariste sur le terrain de la discrimination positive et de la défense des minorités.

    Car – et c’est l’une des leçons de 2007 – les électeurs issus de l’immigration  constituent la clé de ce « vote ZUS » : surreprésentés dans ces quartiers, ils sont plutôt a priori enclins à accorder leur scrutin à la gauche, par sympathie historique, mais ils n’hésitent pas à voter pour un candidat de droite si celui-ci est perçu comme étant plus favorable à leurs préoccupations.

    Or pour conserver cet électorat qui est désormais loin d’être acquis, François Hollande DOIT parler à ces électeurs. Mais encore faut-il juger que c'est tactiquement opportun... Nous verrons cela dans un prochain post !

    K.A.


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  • Un rêve français

    Par Karim Amellal

     

    C’est un euphémisme que d’écrire que nous étions beaucoup à attendre ce discours avec un mélange d’impatience et de perplexité tant les dernières semaines virent se succéder les erreurs de communication et les cafouillages, donnant hélas une image confuse de la campagne et renforçant l’idée que le candidat Hollande était bien le candidat de la gauche molle – sinon du ventre mou. En bref, nous fûmes nombreux à craindre de voir une fois de plus l’implacable « machine à perdre » se mettre en branle.

    En face, c’est-à-dire à droite et à l’UMP, dans le camp présidentiel, les choses se mettaient doucement en place en dépit de sondages en berne qui n’inquiétaient pas vraiment les conseillers de Nicolas Sarkozy. Ces dernières semaines, les idées ont fusé, tous azimuts – de la taxe Tobin à la TVA sociale – et un projet s’esquissait : une société libérale où l’Etat serait réduit à sa portion congrue et où l’autonomie et la responsabilité seraient les maitres-mots de l’organisation collective ; le retour à un Etat-gendarme et, s’insinuant dans les coursives abandonnées, la bienfaitrice main du marché qui, en étant plus visible n’en est que plus vorace. Notons que la « crise de la dette » constitue à l’appui de ce dessein un parfait alibi : pour satisfaire aux exigences de l’Europe et l’Etat étant surendetté, nous dit-on, il devient urgent réduire drastiquement les dépenses publiques et, ainsi, poursuivre la grande « réforme », celle qui verra le Léviathan dompté par le marché.

    Aussi, dimanche 22 janvier, au Bourget, lorsque François Hollande monta sur l’estrade, j’étais nerveux. La foule immense qui scandait son nom ne suffisait pas à m’enthousiasmer, a fortiori lorsque j’aperçus sur mon petit écran les visages grimaçants de quelques éléphants rameutés pour figurer l’unité. Nerveux donc, car ce candidat réputé féru d’économie, qu’avait-il dit ces derniers temps sur le bilan de Sarkozy, sur cette formidable supercherie de la dette (voir à cet égard l’excellent article signé par Michel Rocard et Pierre Larrouturou), sur la reprise par la droite d’une vieille idée de la gauche – la taxe Tobin – ou encore sur l’injuste « TVA sociale » ? Un léger brouhaha. Et sur le plan social, sur le logement, l’exclusion, les inégalités, qu’avait-il dit, le candidat du Parti Socialiste ? Là encore, par grand chose. Le projet du PS était lui-même assez flou, pour ne pas dire terne. Et contre ce président qui a pendant cinq ans divisé le pays, les catégories sociales, monté les croyants contre les incroyants, les nationaux contre les étrangers, les riches contre les pauvres, fallait-il encore attendre ? Face à ce philistin qui a avili la fonction présidentielle, menti aux catégories populaires, ruiné l’influence et le crédit de la France dans le monde, fallait-il parler aussi bas, chuchoter, sinon bégayer ? Je ne le crois pas. Alors oui, comme beaucoup, j’étais impatient. Et en dépit de sondages qui laissaient entendre (mais on connaît leur fiabilité à trois mois de l’échéance) que la gauche ne pouvait pas perdre, je craignais que notre colossale aspiration au changement ne se dissolve dans l’horizon.

    La première partie du discours de François Hollande fut un peu ronronnante : il attaqua le bilan de Sarkozy, mais sur un ton encore sage, convenu. Le ton d’un Premier secrétaire, pas encore d’un candidat à la présidence de la République. Je songeais, méchamment : ils recommencent… Quand vont-ils comprendre qu’on ne gagne pas en étant contre quelqu’un mais en étant pour quelque chose ; qu’on ne suscite pas l’enthousiasme en fustigeant les sortants, mais en proposant une alternative. Pendant ces dix premières minutes où, sans le nommer, il s’en prenait au Président, je ne sentais pas encore le changement poindre – ni s’incarner. Mais cette attaque était l’exorde ; il fallait être patient.

    La deuxième partie fut plus personnelle. Il s’agissait, comme on le lit partout, de « fendre l’armure » selon l’expression popularisée par Jospin il y a quelques dix-sept ans. Signe des temps – et marque d’une presse peopolisante – que de réclamer de la chair et de l’intime à ceux qui n’ont que pudeur à offrir. Hollande devait donc lui aussi fendre cette armure et se défaire de cette carapace qualifiée tantôt de technocratique, tantôt d’apparatchik. Mais point d’affaire de cœur ni d’élan sentimental dans ce discours. Il n’a pas fendu l’armure – quelle drôle d’idée que d’ainsi s’affaiblir avant de mener bataille ! – mais l’a endossée. Tout du long il ne s’en défera plus et, hissé sur son estrade comme sur un promontoire, il réussit cet exploit de parler de lui sans se dévoiler. Il conserva son credo, la pudeur, et son allure d’homme honnête autant que mesuré. Il parla de ses parents de droite et de sa terre de Tulle avec des accents mitterrandiens, peut-être, chiraquiens même, pourquoi pas. Français, certainement. Car chez nous le président de la République a les pieds dans la terre. Il aime la terre et les Français doivent le sentir. Et là encore, quel contraste avec ce président des riches – ou des « privilèges » - qui sort de son château comme naguère Giscard s’en allait dîner avec des éboueurs.

    Mais à ce moment-là Hollande n’énonçait pas encore de vision, encore moins de projet, et quelques mauvaises langues auraient pu lui reprocher de faire une nouvelle fois acte de candidature… Puis peu à peu, il se lança. Se détacha de ses notes. Commença à transpirer. Sa voix prit de l’ampleur, devint un peu rauque. Il égrena quelques formules qui, en creux, brossaient un autoportrait à l’opposé de son rival, Nicolas Sarkozy, toujours pas cité. Celle-ci par exemple, qui fit mouche : « j’aime les gens comme d’autres sont fascinés par l’argent ». Et c’est là, peut-être, que résida la surprise : l’argent, les forces obscures du marché, les banques pris enfin pour cibles. Enfin. Et avec lyrisme. Avec conviction. Efficacité. « Dans cette bataille qui s'engage, je vais vous dire quel est mon véritable adversaire : il n'a pas de nom, pas de visage, pas de parti, il ne présentera jamais sa candidature, il ne sera donc jamais élu. Cet adversaire, c'est le monde de la finance. Sous nos yeux, en vingt ans, la finance a pris le contrôle de l'économie, de la société et même de nos vies. » Il y avait bien là quelque chose des « puissances de l’argent » du discours de François Mitterrand au Congrès d’Epinay (1971), de « cet argent qui corrompt, qui achète, qui écrase, qui tue, qui ruine, et qui pourrit jusqu'à la conscience des hommes. » Henri Guaino eut beau jeu de dénoncer, au lendemain du Bourget, un « discours à l’ancienne » - il s’y connaît – voulant sans doute dire par là qu’il puise ses références dans une lointaine époque. Mais chaque Français le sait : cette saillie contre la finance et les marchés n’est pas une antienne surannée. Elle ne puise pas ses racines dans un contexte d’autrefois. Elle se déploie au contraire dans la crise d’aujourd’hui au cœur de laquelle rayonnent comme des soleils noirs ces puissances de l’argent que semble flatter et révérer Nicolas Sarkozy.

    Le discours de François Hollande fut un grand discours. Un discours de gauche dans lequel la justice et l’égalité étaient placées au cœur, comme lorsqu’il convoqua Camus  « cet orphelin de père, élevé par une mère pauvre, sourde et illettrée » qui s’éleva jusqu’au prix Nobel de littérature grâce, justement, au principe d’égalité. Il n’y eut pas que la référence à Camus, trop souvent oubliée par la gauche, qui fut percutante, mais surtout ce rappel à   la vocation historique de la gauche qui est de combattre les inégalités, toujours et sur tous les fronts. Alors me percutèrent comme des pierres la disparition de la Halde, les propos de Wauquiez, pas si vieux, contre les assistés, cet infâme décret pris en catimini par Claude Guéant à la fin de l’année dernière qui augmente de 30% les ressources nécessaires à l’obtention d’une carte de séjour pour les étudiants étrangers. Puis le débat sur l’Identité nationale. Puis ces abjectes conventions de l’UMP sur l’immigration et la délinquance. Puis, puis, puis…

    Hollande parla de la « promesse républicaine ». Celle, protectrice pour les croyants de toutes les religions comme pour les autres, qui transparaît dans la loi de 1905 et non dans l’obscur concept de « laïcité positive » prônée par Sarkozy au Latran en 2007 qui défendait simultanément, au même endroit et sans doute entre deux SMS, les « racines chrétiennes de la France ». Celle, de promesse républicaine, qui devra se traduire dans un meilleur accès aux services publics, et au premier d’entre eux, l’éducation, consacrée priorité nationale, de l’école primaire à l’université, pour lutter contre l’exclusion et la déqualification. Cette promesse, enfin, qui doit permettre non pas le déclassement mais au contraire la progression, la mobilité sociale.

    Cette promesse républicaine, nous a rappelé Hollande, c’est aussi un rêve. Un beau rêve. Celui des révolutionnaires de 1789, de ceux de 1848 ou, plus récemment mais il serait absurde de les stipendier, de ceux qui ont fait mai 68 avec la ferme intention, eux aussi, comme tous ceux qui les ont précédé, de vivre mieux que leurs parents – et mieux alors ça ne signifiait rien d’autre que plus libres et plus indépendants. Ce rêve qui, nolens volens, continue de faire la grandeur de la France – n’en déplaise aux déclinistes : la promesse d’un monde meilleur parce que plus juste, où les hommes seraient plus libres et plus heureux parce qu’ils vivraient mieux et seraient délivrés de la tyrannie des privilégiés.

    Alors, s’il n’y avait qu’un mot à retenir du discours de François Hollande, par-delà la crise, la présidence avilie, la restauration nécessaire du rôle de l’Etat, la lutte contre les inégalités, c’est peut-être ce mot de rêve qu’il fallait oser prononcer. Qui ne manque pas de faire écho au « rêve américain » et, là-bas aussi, finalement, à cette promesse de la République – plus ancienne que la nôtre, ne l’oublions pas – où chaque citoyen et, même sans posséder la citoyenneté, chaque homme touchant le sol des Etats-Unis porte en lui la conviction que, comme Camus, il peut frôler le ciel. Là-bas, ce n’est pas l’égalité qui sous-tend ce rêve, mais la conscience d’être libre qui conduit chacun à entretenir comme une flamme au creux de l’âtre la certitude qu’il peut, s’il le veut, s’élever au sommet en dépit des inégalités considérables qui existent aux Etats-Unis.

    La possibilité du rêve qu’Hollande a esquissé n’est finalement pas si différente en France : la croyance dans le fait que par la loi nous sommes tous égaux à la naissance, qu’il ne peut y en avoir qui soient par trop privilégiés au départ et que nous sommes tous récipiendaires des mêmes droits et comptables des mêmes devoirs. C’est ce rêve français d’un monde meilleur parce que plus juste qu’il faut maintenant réaliser.


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  • Dès 2001 – et sans équivalent à ce jour – les bacheliers issus de lycées situés en Zones d’Edication Prioritaire (CEP) étaient admis via une procédure spécifique qui, tout en restant très sélective, était exorbitante du droit commun. Sciences Po devenait ainsi le premier établissement en France à sélectionner sur une base socio-géographique (et jamais ethno-raciale) tout en aménagement le sacro-saint concours d’entrée. L’égalité de l’accès s’en trouvait certes ainsi amoindrie, mais au profit d’une plus grande équité. Rappelons par ailleurs que Sciences Po aménageait aussi sa procédure d’admission en première année pour les bacheliers ayant obtenu une mention très bien puisqu’un nombre de ceux-ci étaient également exemptés de l’examen d’entrée.

    A partir de 2013, une nouvelle étape sera franchie avec la modification de l’examen écrit : l’épreuve de culture générale, dont de nombreuses études ont ces dernières années démontré le caractère finalement moins discriminant que les langues… voire les maths, disparaît (voir à cet égard le livre Une grande école pourquoi pas moi ? Le droit au mérite de Chantal Dardelet, Fabrice Hervieu-Wane, et Thierry Sybieude). L’examen comportera donc désormais un dossier d’admissibilité, trois épreuves écrites d’histoire, de langue et d’option, et pour l’admission : un entretien et un oral de langue. L’admission sur mention très bien sera supprimée.

    L’objectif de cette refonte de la procédure d’admission est clair : diversifier le recrutement et attirer des candidats issus d’horizons différents en misant non plus sur des connaissances scolaires mais sur des « personnalités ». Le modèle est clair lui aussi : aligner la procédure d’admission sur celle des universités d’élites anglo-saxonnes, américaines en particulier, où le dossier d’admissibilité et les différents éléments de personnalité qu’il contient joue un rôle primordial dans le recrutement des élèves.

    Si la suppression de la procédure d’admission sur mention très bien va dans le bon sens – c’était celle qui recrutait sur la base sociale la plus étroite -, on peut questionner le maintien d’une épreuve de langue étrangère tant à l’admissibilité qu’à l’admission. Ce sont en effet les épreuves de langues, en 1er cycle comme en master, qui sont réputées être les épreuves les plus discriminantes, et non la culture générale.

    Il n’en reste pas moins que c’est un nouveau pas décisif en faveur de l’ouverture sociale qui est franchi. Il faut dire qu’avec 12% d’ouvriers et d’employés seulement à Sciences Po (contre 3% il y a dix ans il est vrai), les marges de progression sont encore importantes.


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