• Vendredi soir, à Gennevilliers, à l'aimable invitation de l'association Banlieue Plus, je suis intervenu sur le thème de la double culture. Les débats furent riches et il m'a semblé utile de creuser un peu le propos.

    Voici donc un texte rédigé dans le prolongement de cette conférence.

     

    La double culture n’existe pas

    Par Karim Amellal

     

    En premier lieu, de quoi parle-t-on ? Car les termes sont ambigus, très ambigus ! Prenons « culture » par exemple, mot valise par excellence, comme dirait Lévi-Strauss, réceptacle de notions fuyantes et contingentes, concept polysémique s’il en est. Comment définir la culture française ? Que signifie, aujourd’hui, à l’ère du numérique, de l’accélération du monde, du rétrécissement des distances, du métissage des habitudes et des modes de pensées, être Français ? L’appartenance à une nation millénaire ? L’inclusion dans un cadre juridique, la nationalité ? L’affiliation à des valeurs et à une mémoire commune ? Ou encore la circonscription de l’être sur un territoire, un département, une région, un terroir ? Qui peut le dire ? Sûrement pas un gouvernement, au passage, qui n’a pas à imposer sa propre version, forcément biaisée, d’un roman national dont nous sommes tous, depuis toujours et à égalité, les auteurs consciencieux et immanents.

    Sans doute, est-ce tous ces éléments mélangés qui, dans le shaker de l’ « être-Français » sont constitutifs d’identités en perpétuel mouvement, certes enracinées dans un lieu, souvent plusieurs, mais aussi sans cesse déracinées par des systèmes de circulation toujours plus puissants que commandent l’économie (changer de lieu pour trouver un meilleur travail), le social (la trajectoire sociale influe sur la manière de se percevoir, de se penser, modifie les structures de notre identité) et, au moins pour les plus jeunes, le branchement à un réseau mondial qui, en un clic, déterritorialise l’individu et le propulse dans une galaxie de contenus virtuels qui contribuent de façon croissante à désenclaver les représentations, à décloisonner les imaginaires.  

    Par le jeu de plus en plus complexe de ce que nous appelons « culture », ce maelstrom de signes qui nous environnent et inflluencent notre architecture identitaire – le dilemme existentiel du « qui suis-je ? » -, nous sommes tous, désormais, des êtres multiples, non réductibles à un seul attribut traditionnel de l’ « être-français ». Un jeune Creusois de Montluçon, fils d’agriculteur et Français depuis toujours, si cela est possible (ce que je ne crois pas), a en dépit des apparences le même questionnement identitaire aujourd’hui qu’un jeune de Nanterre, fils d’ouvrier et Français depuis deux ou trois générations. Les deux sont immergés, noyés diraient les plus réacs, dans la culture-monde (la génération Mc World dont parle Benjamin Barber), ne serait-ce que par leur affiliation accrue à Internet et à ses réseaux sociaux ; les deux ont des habitudes de consommation assez proches ; les deux, même, se retrouvent politiquement pour critiquer les modes d’intervention de l’Etat, en particulier son indifférence face à la désagrégation des territoires où ils vivent, et remettre en cause l’action publique parce que celle-ci ne les protège plus assez, ne les aide plus assez, etc. Les figures politiques, sont, dans les deux cas, les silhouettes honnies qui s’abritent, peureuses et impuissantes, dans leur confortable théâtre d’ombres.

    Identités multiples donc, et intersection de ces identités sur des points qui, sans être complètement nouveaux, refaçonnent complètement le rapport à la France et à l’identité collective – le fameux « vivre-ensemble ».

    Arrêtons-nous un instant sur le « cas » des Français d’origine étrangère, maghrébine notamment, qui sont la cible désignée, commune, du propos sur la « double culture ». De quelle(s) culture(s), ici, parle-t-on ? Dans le cas des Français d’origine algérienne ou marocaine par exemple, la  culture d’origine est-elle arabe, kabyle, musulmane ? Difficile à dire ; chacun compose son identité en piochant comme dans une boite à outils dans des sphères affectives de proximité, à sa guise et fonction des circonstances, du milieu, de l’histoire personnelle. L’identité est subjective ; la culture est un composé personnel, aléatoire, jamais figé.

    Culture veut donc tout dire et rien dire. Ou disons plutôt qu’elle signifie quelque chose de différent pour chacun de nous. Quid de la double culture, alors ? Double : mot pervers ! Qu’est-ce donc que le double ? Vient immédiatement aux lèvres la dualité, le miroir, l’altérité semblable – l’alter ego, l’autre moi. Puis, avec le double jeu (ou « je », d’ailleurs !), la duplicité, le jeu sournois, la mauvaise foi, aurait dit Sartre. C’est l’inquiétante figure de Goliadkine, le héros de Dostoïevski. Nous voilà donc avec un alter go qui joue et se joue de nous ! Un parfait reflet en apparence qui s’avère être un traitre. Dorian Gray n’est pas si loin… Jeu/je de miroirs, je/jeu de dupes. Décidément, plus encore que la culture, irréductible à une seule définition, toujours contingente, le double n’est pas plus commode à apprivoiser !

    Et encore faut-il que le double soit vraiment double. Cela nous ramène aux identités multiples. Mais dans le cas d’un Français d’origine étrangère, où se situe la dualité ? Bêtement, superficiellement, nous dirions qu’elle se répartit entre la France et l’autre pays, cet « étranger proche », cet ailleurs qui n’est jamais aussi près que… lorsqu’il est loin ! Comme si affirmer, revendiquer sa double culture était un moyen de palier l’absence, d’amoindrir la distance.  La double culture, ce serait donc d’une part la culture d’ici, la France, et d’autre part la culture de là-bas, le pays d’origine, c’est-à-dire des racines, des fondements – et l’on sent bien alors la dose d’idéal que recouvre le mot d’origine. En quelque sorte, spleen contre idéal. « Envole-toi bien loin de ces miasmes morbides ; Va te purifier dans l’air supérieur », écrit Baudelaire dans Elevation. Le pays d’origine revêt le plus souvent, dans la pâle couleur de l’absence, un caractère idéal, purificateur, dont chacun connaît les limites et a pu mesurer la candeur lors du « retour », que celui-ci soit ponctuel (les vacances) ou pérenne. Mais admettons que cela fonctionne et qu’il y ait bien, dans la dualité de la double culture, un "ailleurs" et un "ici," soit deux pays, deux « cultures », deux blocs distincts. Nous parlons là d’une dualité horizontale, géographique, mais qu’en est-il de la verticalité du double, de cette flèche du temps qui crée les générations et, des parents ou grands-parents, descend jusqu’aux enfants. La double culture, ce n’est pas seulement deux pays, c’est aussi deux générations qui s’intriquent : les parents et les enfants. Le double, alors, devient quadruple…

    L’individu, ses parents, son pays d’origine et le pays où il vit et dont il a la nationalité : quatre souches d’identité, quatre vecteurs de culture qui interagissent en permanence. La dualité se dissout dans la pluralité. Est-ce la culture parentale, la culture d’origine, la culture française, ou une autre culture encore – ou plutôt un dispositif culturel – qui prend le dessus ? Quid de la religion et du territoire ? Qui peut prétendre qu’aujourd’hui, dans les « quartiers », la culture du pays d’origine, de l’Algérie ou du Mali, l’emporte sur d’autres formes d’appartenance : la cité, la banlieue, le département, le groupe, etc. ? Les cultures urbaines, que certains qualifient ainsi pour mieux les disqualifier, les inférioriser au rang de « sous-cultures », constituent indiscutablement une nouvelle – pas si nouvelle que ça, en réalité – culture hybride, syncrétique, qui par sédimentation a inclus dans ses expressions la multiplicité des appartenances des enfants de la périphérie et du décentrement, qu’ils soient « issus » de l’immigration ou non, tous partageant en quelque sorte le morne destin du ghetto.

    Certes, pourrions-nous objecter, en dépit de ces structures identitaires syncrétiques, le pays d’origine surgit parfois, et violemment, comme lors du match France-Algérie de 2001 qui, dix ans après, hante encore la conscience nationale – ou médiatique plutôt. Le pays d’origine secoue encore l’imaginaire des enfants de la 3ème et de la 4ème génération. Mais ce ne sont là que des soubresauts, des protubérances, les ultimes « traces » d’une identité kaléidoscopique, en fusion, criblée de doutes et de refoulements, qui traduisent – et c’est un lieu commun de l’écrire – non pas une adhésion identitaire à un pays d’origine que ces jeunes connaissent peu, souvent par le seul truchement de leurs parents, mais une défiance, non un déni ; une révolte, non un rejet, à l’égard de leur composante identitaire primordiale dans ce qu’elle a de paradoxale : ils sont Français, se savent Français, se veulent Français, mais les signes qu’ils perçoivent – relégation, etc. - ne leur donnent pas envie de l’être, de se vivre comme tel.  D’où le malaise. Et en vérité le conflit.

    Car les identités, loin d’être apaisées, sont conflictuelles, ou « meurtrières » comme l’a écrit Maalouf dans son superbe livre homonyme. L’identité est par construction destructrice, ou palimpseste : chaque fragment qui s’ajoute écrase le précédent et il faut faire œuvre d’archéologue pour décrypter les couches qui se superposent au gré des saisons de l’existence. L’identité est un phénomène d’adduction, un perpétuel mouvement d’ajout qui, en se greffant sur le précipité, en bouleverse la composition. Et les effets.

    L’ethnopsychiatre Marie-Rose Moro, dans ses passionnants livres sur la psychiatrie transculturelle qui s’inspirent du travail qu’elle a longtemps effectué  à l’Hôpital Avicenne de Bobigny et qu’elle poursuit à La Maison des adolescents de Cochin, raconte ces constructions avec les enfants de migrants qu’elle traite. Ces enfants et jeunes adolescents sont issus de familles primo-arrivantes, en provenance d’Afrique sub-saharienne, du Maghreb ou d’Asie du Sud. Ils trimbalent avec eux d’innombrables possibilités de conflits et, si j’osais une comparaison troublante, je dirais qu’ils sont autant de bombes en devenir. Pourquoi ? Parce que leur identité est instable, broyée par des contradictions puissantes qu’à 4 ou 5 ans ils ne sont pas en mesure de gérer. Parce que plusieurs caractères culturels se heurtent qu’il faut parvenir à dompter, à synthétiser, pour qu’ils coexistent. Parce que les enfants que traite Marie-Rose Moro sont des émigrés devenus immigrés – n’oublions jamais, ainsi que le disait Sayad, que l’immigration est d’abord une émigration – et qu’ils sont de ce fait soumis à l’antagonisme de processus qui, chacun à sa manière, tentent de l’emporter sur les autres. Le double est ici multiple, et le multiple est redoutable ! Ce sont des voix qui guettent, assiègent le sujet. Parvenir à une synthèse identitaire, à une identité apaisée où dialoguent toutes ces voix n’est pas chose facile. Appartenir à plusieurs cultures, c’est être déchiré, d’abord ; apprendre à domestiquer le pluriel, ensuite ; se situer harmonieusement parmi le chapelet de ses îles identitaires, enfin.

    Mais qui est en mesure d’atteindre cette harmonie de situation ? Qui a les moyens de dépasser les déchirements que suscite une appartenance multiple ? Ce n’est pas donné à tout le monde. Cela demande du temps, de l’effort, un environnement paisible, du bonheur, de la stabilité. Evidences. Lorsque Jamel Debbouze, dans une jolie formule, dit qu’il aime le Maroc et la France comme un enfant aime son père et sa mère, comment ne pas adhérer ? Cela semble être la quintessence d’une situation identitaire pacifiée. Le problème c’est que Debbouze n’est nullement représentatif ! Le problème c’est que pour un individu qui a les moyens de s’épanouir dans son ambivalence culturelle, des milliers d’autres ne le peuvent pas parce qu’ils ne bénéficient pas des mêmes ressources, parce que pour eux, la sublimation de l’origine n’a pas eu lieu et ne peut avoir lieu, hormis sous des formes conflictuelles. Je crois donc que la capacité à vivre sa multiplicité culturelle – plus que sa dualité, souvent artificielle comme on l’a vu – est ainsi fonction de la trajectoire sociale. Dit autrement : plus on progresse dans l’échelle sociale, plus on évolue dans un univers cosmopolite où la différence culturelle est sublimée, et non perçue comme un échec, plus on est apte à synthétiser ses diverses appartenances culturelles. 

    Et les "autres", alors, ces "voix qui m'assiègent" d'Assia Djebbar, dans la bi-culturalité ? Lieu commun, encore : ipséité et altérité entretiennent, comme l’a si bien analysé Paul Ricœur, un dialogue permanent dans la construction de soi. On se construit par, avec, mais aussi contre les autres. Car un bi-culturel, issu de deux univers culturels étrangers l’un à l’autre, voire antagoniques, est enclin à percevoir son alter presque ego, le « mono-culturel », figures fantasmées du « Français de souche » ou du « blédard », comme un ennemi, soit plus entier, donc plus complet, donc plus parfait, soit moins entier, donc moins parfait. Dans les deux cas, celui qui se vit comme bi ou pluri-culturel ne s’inscrit pas dans une relation égalitaire, mais hiérarchique, voire dans un rapport de force : je vaux moins que toi ou je vaux plus que toi.

    Celui qui n’est pas Jamel Debbouze, c’est-à-dire la plupart d’entre nous, doit non seulement parvenir à synthétiser ses appartenances, on l’a dit, mais le faire avec les autres, et avec leur jugement. Car l’autre juge, et lorsque l’identité est fragmentée, multiple, comme schizophrène au sens étymologique et non pathologique du terme, son jugement altère davantage la perception que l’on a de soi-même, son estime de soi, la manière dont on vit son identité plurielle. Et dans notre pays où l’altérité (ethnique, religieuse) a toujours été conçue comme problématique, affirmer sa dualité culturelle peut être interprétée comme un signe de déloyauté, de trahison, de duplicité – nous y voilà ! C’est-à-dire d’insuffisante conformation à la culture dominante. En d’autres termes, comme une menace. La discrimination raciale et religieuse ou la propension à imposer la connaissance de la « culture française » - quand bien même celle-ci relève du mythe politique – pour les primo-arrivants (à travers les tests de langue obligatoires), illustrent s’il en est besoin la peur bien ancrée de l’étrangeté dans l’appréhension de celui « qui est d’ici sans l’être tout à fait ».

    C’est là que naît l’impératif de conformation que j'évoquais dans Discriminez-moi ! : il est nécessaire, pour plaire à l’autre, de raboter son identité de sorte qu’elle corresponde à ce que l’autre, moins pluriel que soi, attend, voire exige. Le Français d’origine étrangère est ainsi tenté, pour se conformer à la norme, aux autres, d’abdiquer, du moins en public, tout ce qui le rattache à sa culture d’origine. Et ces temps-ci, l’autre ne rigole pas avec ces signes extérieurs d’appartenance multiple : faire le ramadan ou porter une barbe ne pardonnent pas lorsque l’on se porte candidat à certains emplois… !

    Prosaïquement, une expression courante illustre ce propos : « avoir le cul entre deux chaises »! Être coincé entre deux cultures, incapable de choisir entre le centre et sa périphérie, situé à équidistance de deux univers de référence(s), cela induit deux états : soit l’équilibre, soit la chute. Tenir en équilibre entre deux cultures – avec, encore une fois, toute l’ambigüité de cette notion -, cela exige à la fois du talent et de la compréhension. Du talent parce que tout le monde n’est pas équilibriste, et cela renvoie à la trajectoire sociale : on ne nait pas équilibriste, on le devient ! De la compréhension encore, mais au sens où les latins l’entendaient, c’est-à-dire une aptitude à saisir avec l’autre, à appréhender ensemble la pluralité. Or comment s’épanouir dans une double culture lorsque tout est fait pour l’oblitérer, lorsque l’Autre la récuse ? Et nous savons bien de quelle manière, par batailles successives, la République, par assimilationnisme, a voulu fondre les cultures périphériques en son creuset, qu’il s’agisse d’ailleurs des Bretons, des chtis, des Italiens ou des Arabes. La littérature de Noiriel et de Schnapper, pour ne citer qu’eux, est éloquente à ce sujet. Nous savons bien de quelle manière, par la force du droit et le prestige de la tradition, aujourd’hui la différenciation culturelle est mise à l’index, a fortiori lorsqu’elle recoupe la religion ou toute autre vecteur réputé menaçant. Nous savons bien de quelle manière « être français » constitue une identité imposée, exclusive de toute autre appartenance, même non traduite dans le droit (double nationalité), même affirmée comme une possible déloyauté (double allégeance). Il ne s’agit pas ici de démonter ce bel édifice républicain, lequel nous garantit, du moins in abstracto, l’égalité des droits, mais simplement de pointer du doigt un état de fait qui, à lui, seul, condamne définitivement toute possibilité de double culture : la culture républicaine est exclusive ; elle ne tolère aucune concurrence ; elle doit être pure, au-delà des contingences.

    La double culture, formule ambiguë, conflictuelle, assez peu en phase, nous l’avons vu, avec la coexistence souvent tendue d’identités multiples, tantôt bridées, tantôt affirmées au gré de constructions du sujet toujours fragiles et instables, est un mythe, c’est-à-dire, ainsi que le rappelait Barthes, une parole : nous nous revendiquons – ou – non d’une double culture, ce qui revient à l’affirmer. Et la parole est ici performative : dire que l’on est issu d’une double culture, c’est lui donner corps, la faire exister. Mais ça ne signifie pas pour autant que celle-ci existe en-soi, qu’elle s’impose à nous comme une réalité intangible ; elle demeure une construction imaginaire, une représentation idéalisée, la traduction de l’affirmation complexe de sa propre subjectivité.

    La double culture n’existe pas ; elle révèle une part du conflit qui est en chacun d’entre nous dans une société qui peine à s’accepter et à se vivre comme multiculturelle.

    K.A.

     

     


    7 commentaires
  • Lecture critique

     

    Le déni des cultures, d'Hugues Lagrange (2010)

     

    par Karim Amellal

     

    « Le déni des cultures » (Seuil, 2010), le nouvel ouvrage du sociologue Hugues Lagrange ne va pas manquer de susciter un vif débat autour de la question – désormais incontournable en sciences sociales – de l’articulation entre la « question raciale » et la « question sociale ».

    Lagrange, connu pour ses travaux sur les violences urbaines et la délinquance, met en effet en évidence un facteur culturel pour analyser le retard scolaire et la sur-délinquance des jeunes issus de l’immigration sahélienne : selon lui « les adolescents éduqués dans des familles sahéliennes sont trois à quatre fois plus souvent impliqués comme auteurs de délits que les adolescents élevés dans des familles autochtones ». Thèse explosive s’il en est qui revient à lier culture et délinquance là où, traditionnellement, les chercheurs se focalisent davantage sur des explications socio-économiques (la question sociale).

     

    Pour Lagrange, si les jeunes d’origine sahélienne sont, à milieu social comparable, caractérisés par un retard scolaire supérieur à celui observé dans d’autres groupes issus de l’immigration et surreprésentés par rapport à d’autres catégories de la population dans les chiffres de la délinquance (à prendre avec des pincettes tant les statistiques sont délicates dans ce domaine – Lagrange se fonde en particulier sur les procès-verbaux transmis aux parquets), c’est en raison d’une capacité moindre de leurs familles à composer avec la société d’accueil et à produire des mécanismes d’inclusion suffisants, en particulier à travers la figure du père, pour que leurs enfants s’y intègrent et y épanouissent.

     

    Le renforcement du patriarcat

     

    Echappant à certaines dérives culturalistes, voire essentialistes, d’une partie de l’analyse sociologique, Lagrange ne dit pas que la culture africaine, en soi, est un facteur de délinquance, mais il explique que l’importation du système culturel sahélien en France via le processus d’émigration-immigration a produit dans ces familles un « excès d’autoritarisme du père » - le modèle du patriarcat hérité de la culture d’origine - et un rabaissement de la mère qui nuisent aux processus d’émancipation et d’autonomisation des enfants.

     

    Les déficiences de la société d’accueil

     

    Cette importation en France de caractéristiques culturelles tenant aux pays d’origine qui peut, dans certaines conditions, être un facteur, parmi d’autres, de comportements délinquants devrait être palliée par la société d’accueil, or elle ne l’est pas. Et c'est l'une des qualités de l'ouvrage de Lagrange que de souligner ce dysfonctionnement majeur d'une société où la problématique de l'accueil (mis entre parenthèses dans le texte), donc de l'intégration, reste une fiction dans notre pays, renforçant par là-même les problèmes rencontrés par les familles lors de leur immigration et installation.

     

    Une fécondité supérieure à la moyenne

     

    Enfin, s’ajoutant à ce déséquilibre de l’autorité parentale au sein des familles d’origine sahélienne, un indice de fécondité supérieur à celui constaté dans les familles d’origine turque ou maghrébine constitue un handicap dans la mesure où l’investissement des parents dans leurs enfants est dilué par leur nombre. Les garçons se voient donc moins accompagnés, moins soutenus, en particulier sur le plan scolaire, car ils sont plus nombreux. Cela expliquerait que, davantage livrés à eux-mêmes et isolés au sein de fratries trop nombreuses, coincés entre un père trop autoritaire qui les brime et une mère absente, ils soient plus enclins à céder à la tentation de la rue dans laquelle ils retrouvent, selon d’autres modalités, des solidarités et une communauté qui compensent leur solitude familiale.

     

    Culture et sciences sociales

     

    L’analyse de Lagrange est intéressante car elle introduit – ce n’est pas nouveau – la variable culturelle dans la grille de lecture et de compréhension des phénomènes migratoires et de leurs métamorphoses dans une société d’accueil. Pour Lagrange, la « question sociale » n’explique pas tout, a fortiori lorsque celle-ci est teintée d’un néo-marxisme qui atteint vite ses limites (cf. le débat absurde sur « la diversité contre l’égalité » dans le sillage du livre de Walter Ben Michaels) et les seules inégalités socio-économiques s’avèrent incapables d’appréhender, par exemple, le problème de l'ethnicisation de certains processus sociaux, de la discrimination raciale ou plus généralement des manifestations d'un racisme différentialisme (cf. Martin Baker, 1981) ou encore de la radicalisation identitaire (voir à ce sujet les excellents travaux de Didier et eric Fassin)

     

    Plusieurs limites cependant

     

    La première de ces limites est de cautionner par une démarche scientifique un certains nombre de d'assertions péremptoires maintes fois formulées dans le débat public ces derniers temps. Lagrange, bien qu'il encadre son analyse de sérieuses mises en garde, n'échappera pas à la récupération de ses conclusions par tous ceux, nombreux en ces temps où la droite décomplexée occupe une grande partie du terrain politique, qui veulent disqualifier le principe même de l'immigration. En articulant origine culturelle et délinquance, fécondité et délinquance, Lagrange prend le risque, à travers une analyse qui reste fragile, d'apporter une légitimité et une crédibilité aux discours les plus extrémistes, tels ceux tenus depuis quelques années par Hélène Carrère d'Encausse ou Gérard Larcher sur le lien entre polygamie des familles l'origine africaine et émeutes urbaines.

     

    Car l'analyse de Lagrange demeure fragile. En témoignent plusieurs failles - ou à tout le moins questionnements - qui amoindrissent la portée de ces conclusions.

     

    D'abord, il faut bien noter que si l’explication du retard scolaire et de la délinquance est liée à l’origine culturelle (et en particulier au patriarcat), alors pourquoi le même schéma culturel ne produit-il pas des effets similaires chez les jeunes d’origine sahélienne et ceux d’origine turque ou maghrébine ? Le modèle patriarcal existe aussi, et peut-être même est-il plus puissant, au sein de familles musulmanes d’origine maghrébine. Pourquoi donc ne produit-il pas dans ce cas un retard scolaire et une exposition au risque de délinquance comparables ?

     

    Par ailleurs, pourquoi un excès d’autoritarisme du père, hérité ou pas du pays d’origine, serait-il responsable de ces phénomènes ? Au contraire, il semble admis dans la littérature qu’un père présent, même excessivement présent, voire autoritaire, est un rempart contre l’isolement intra-familial et prémunit relativement contre la désagrégation de la fratrie (cf. psychologie sociale et interculturelle, notamment Marie-Rose Moro). De nombreuses études médicales, psychologiques et sociologiques mettent en avant le rôle essentiel du contrôle parental - et notamment du père - dans le contrôle de la délinquance (Muchielli (1991), ou Larzelere et Patterson (1990)). A l'inverse, il faut souligner qu'aucune étude empirique, du moins jusque-là, ne démontre les effets négatifs d'un "excès de paternité" ou d'une tutelle excessive du père dans le processus qui conduit un pré-adolescent ou un adolescent à sombrer dans la délinquance.

     

    Bouc-émissaires

     

    La limite majeure de l'ouvrage de Lagrange, au total, consiste, même à grand renfort de précautions, à pointer du doigt la responsabilité des immigrés plutôt que la nôtre, celle de la société d’accueil, et surtout celle des politiques d'intégration conçues et mises en oeuvre depuis maintenant trente ans. Par contrecoup, et bien malgré lui, Lagrange en vient à accorder du crédit aux thèses essentialistes posant en principe que certains groupes issus de l'immigration, par leur nature même, par ce qu'ils sont fondamentalement et culturellement, sont davantage que d'autres enclins à devenir délinquants, à ne pas s'intégrer (voir par exemple, sur un plan théorique, ">Huntington, Qui sommes-nous ? identité nationale et choc des cultures). Autrement dit, cela revient à transformer les victimes en bourreaux d’eux-mêmes. Car le problème, ce ne sont pas les caractéristiques « essentielles », culturelles, des personnes d’origine sahélienne, si tant est qu’elles existent, le problème c’est que la société d’accueil et ce que nous appelons la « politique d’intégration » n’ont jamais été capable de gérer cette situation et, au contraire, à travers les mécanismes d’exclusion et de ségrégation qu’elles ont mis en œuvre, ont accentué les mouvements d’isolement, de fragmentation familiale, de désintégration.

     

    Il est faux et dangereux de fonder une analyse des comportements délinquants, ou plus généralement déviants, sur de supposées tares originelles correlées à l'origine culturelle et aux schémas culturels prévalant dans les pays d'origine, car ceux-ci se polissent, s'étiolent peu à peu, au fur et à mesure que se déploient au sein de la société d'accueil les processus de socialisation et le mouvement générationnel (voir l'excellent ouvrage de C. Attias-Donfut et F.C. Wolff,), que le moyen - et la politique - à inventer pour corriger les inégalités de tous types dont souffrent les personnes qui vivent en France.

     

    KA

     

    A lire :

     

     

     

    - La question noire, de Pap Ndiaye

    - Les nouvelles frontières de la société française, sous la direction de Didier Fassin


    7 commentaires
  • La politique du pire

    Par Karim Amellal

    Le discours prononcé par Nicolas Sarkozy le 30 juillet dernier à Grenoble en réaction aux événements de Saint-Aignan ne doit pas surprendre : de la déchéance de la nationalité pour les Français d’origine étrangère à l’extension des peines planchers, tout, dans ce discours, traduit l’orientation fondamentale, et hélas désormais ancienne, de la politique conduite par ce gouvernement depuis l’élection du président de la République.

     

    La création d’un ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale donnait le la en induisant un lien de cause à effet entre l’immigration et la fragmentation de l’identité nationale. Au motif de regrouper sous un même étendard des structures administratives jusque-là éparpillées et donner à la politique d’immigration un contenu et des moyens d’action plus amples, Nicolas Sarkozy avait réussi à imprimer dans les esprits que l’immigration était mécaniquement synonyme de dangers, de problèmes, et corroborer ainsi un antédiluvien lieu commun.

     

    Le débat sur l’identité nationale a poursuivi dans cette voie. Organisé par les préfets, il se proposait, selon les mots d’Eric Besson, de « répondre aux préoccupations soulevées par la résurgence de certains communautarismes, dont l’affaire de la burqa fut l’une des illustrations », il a catalysé l’aigreur nationale, lui a donné une ampleur inédite et a permis de faire surgir dans le débat public des idées que l’on savait exister, mais que l’on tâchait jusque-là de contenir tant bien que mal dans les for intérieurs. Ainsi, sous couvert de promouvoir « une vision mieux partagée (…) des valeurs républicaines « , nos gouvernants ont préféré faire le choix - vieil adage machiavélien – de diviser pour mieux régner, de désigner des boucs émissaires pour mieux détourner l’opinion des problèmes du quotidien – la crise économique, l’emploi, le pouvoir d’achat – contre lesquels leur politique s’est montrée inefficace. La triste affaire de la burqa et l’emballement politico-médiatique qu’elle a déchaîné ont illustré une fois de plus combien il était payant de brandir un épouvantail pour mieux s’ériger en rempart contre le danger.

     

    Quel danger ? Toujours le même : l’Autre, tantôt étranger, tantôt immigré. Celui qui est là et qui ne devrait pas y être. Celui qui est en trop. Celui qui dérange, qui prend le travail des autres, qui ne s’adapte pas – « ne s’intègre pas » selon la formule consacrée. Au cours de notre longue histoire, cet Autre menaçant fut successivement protestant, juif, espagnol, polonais. Aujourd’hui, il est musulman, ou Noir, ou Arabe, Rom depuis peu. Il fait peur car il vient d’ailleurs et, comme dans les années 30, comme sous le régime de Vichy – et ces comparaisons ne sont pas excessives – il est désigné comme le coupable ultime, la cause de tous les malheurs nationaux, l’ennemi à abattre, celui qui n’a pas vocation à être Français, qui doit rester en marge. Comme le pharmakos de l’Athènes antique, en cas de calamité on choisit quelqu’un, on le ligote, on le traîne dans les rues et on encourage la foule à le lyncher jusqu’à ce qu’il meurt puis, une fois le sacrifice accompli, on s’en débarrasse en le jetant hors des murs de la cité…

     

    Qui peut aujourd’hui s’étonner que notre président de la République agite encore, et avec une vigueur et une rage que lui confèrent les difficultés auxquelles il est confronté aujourd’hui, ce chiffon rouge, le même depuis des années ? Le champion de la « droite décomplexée » et ses apôtres, Hortefeux, Besson et tant d’autres, masquent sous les oripeaux d’un discours musclé et accusateur leur incapacité crasse à régler nos problèmes.

     

    Quel meilleur instrument, dans le contexte actuel où la voyoucratie gouvernementale est mise à jour, que de nouveaux ennemis intérieurs, de nouvelles victimes sacrificielles, de nouveaux rites expiatoires ? Les affaires se succèdent à un rythme effréné, des ministres abusent des largesses de l’Etat, les conflits d’intérêt sont, depuis le début de cette présidence, légion, et alors ? Alors il suffit de brouiller un peu la vue des Français, d’accroître leur myopie verticale sur les crapules d’en haut pour mieux pointer l’index vers les coupables d’en bas. Il suffit de souffler un vent de panique sur les braises de la délinquance, d’annoncer l’imminence d’émeutes, pour que d’un seul coup les Français oublient le reste et, dans un élan rendu plus véloce par la crise, affirment à 80% que oui, ils sont favorables au retrait de la nationalité pour les personnes d’origine étrangère coupables d’excision ou de polygamie. Mais combien y en a-t-il, de ces personnes, en France ? 100, 1000 ? N’y a-t-il pas des problèmes plus importants ? N’est-ce pas inconstitutionnel en vertu de l’article 1er de la Constitution ? N’y a-t-il pas déjà dans le Code civil un article 25 qui prévoit les cas où la déchéance de nationalité est possible, sans préciser, naturellement, de catégorie telle que ces « Français d’origine étrangère » dont a parlé le président de la République ? Tout ça n’a aucune importance. L’essentiel, c’est que la machine s’emballe, que les démons resurgissent et mordent un grand coup dans l’opinion pour que celle-ci ait peur et fasse confiance à notre démiurge pour que cesse le chaos.

     

    Trois choses à souligner dans le discours de Grenoble :

     

    D’abord, notre président de la République n’est pas homme à reculer devant les expédients discursifs et à se laisser impressionner par les leçons de l’Histoire qui peuvent lui permettre, comme il l’a déjà prouvé, d’asseoir sa carrure d’homme à poigne, de champion de la lutte contre l’insécurité, de dernier rempart contre les hordes violentes qui se déchaînent, pourvu qu’à la fin il récolte les fruits électoraux de la tempête qu’il a, seul, semée.

     

    Ensuite, et cela semble être désormais une constante de la vie politique française, la désignation d’ennemis intérieurs, la création d’une bulle de haine qui épouvante les esprits et focalise l’attention des Français est le meilleur remède contre l’écume de l’impopularité et la défiance, le meilleur moyen de galvaniser les masses. La haine et la division sont des instruments géniaux de conquête électorale. Ce n’est pas nouveau, mais on atteint aujourd’hui une acmé. La politique du pire est le meilleur gagne-pain électoral.

     

    La gauche, enfin, reste prisonnière de son désert des Tartares. Elle ne pipe mot, ou si bas, avec tant d’inconfort, de gêne, de précautions, avec tant de bouches différentes et au total inaudibles qu’elle ne peut prétendre incarner une alternative.

     

    Encore un peu de patience…

     

    KA

     


    3 commentaires
  • Point de vue
    Critique de la laïcité à la française, à la manière des "Lettres persanes", par Eric Fassin
    LE MONDE | 25.05.10 | 14h10


    omment peut-on être français ? C'est un grand sujet de curiosité, pour un mahométan, que les moeurs et coutumes de ce pays. Ne crois pas cependant que j'en comprenne tous les ressorts : depuis que je suis arrivé à Paris, je n'ai eu que le temps de m'en étonner. Je songeai d'abord que la France était la fille aînée de l'Eglise, tant son roi aime à célébrer le manteau de clochers qui en recouvre les plaines et collines. Je me pris ensuite à penser que ce peuple répudiait toute religion, tant il s'inquiète des minarets qui pourraient un jour défigurer ses paysages laïques.

     

    <script></script> <script id="extFlashMiddle11" src="http://a1692.g.akamai.net/n/1692/2042/1077898746/pubs.lemonde.fr/RealMedia/ads/Creatives/TFSMflashobject.js" type="text/javascript"></script> <script></script>
    Un vieillard philosophe m'éclaira bientôt. "Notre loi interdit seulement de mêler l'Eglise à l'Etat, et l'Etat à l'Eglise." J'applaudis la sagesse de ce peuple. "Dans votre pays, les fêtes religieuses sont donc privées, et non publiques comme chez nous ?
    - C'est selon. Nous respectons le calendrier chrétien, par tradition, mais notre Etat ignore les fêtes juives ou mahométanes, par laïcité."

    Comme nous passions devant un édifice orné de croix, je l'interrogeai encore : "Cette école est pourtant chrétienne, et non laïque ?
    - Les deux à la fois. Elle est tenue par des Pères, mais c'est l'Etat qui la finance. Notre roi a d'ailleurs proclamé la supériorité du prêtre sur le maître d'école. Prêter allégeance au pape est pour nous le signe d'une laïcité positive."
    Sache que, malgré l'usure du temps, ce monarque reste un grand magicien ; il exerce son empire sur l'esprit même de ses sujets. Il n'a qu'à leur persuader qu'un écu en vaut deux, et ils le croient.

    Ma confusion était à son comble : "Qu'est-ce donc que votre laïcité ?" L'homme m'expliqua ce beau principe : "Nous sommes libres de moquer la religion : on peut rire de tout. Les caricatures de votre prophète publiées dans nos gazettes l'ont bien montré : nous nous montrons plus libres que vous.
    - Vos lois ne connaissent donc pas le blasphème ?

    - Des jeunes gens ont bien été condamnés pour avoir profané la grande église que vous voyez, en y mariant deux femmes ; c'est que leur parodie manquait de respect à notre sainte religion."

    J'admirai pourtant la liberté du peuple français : "Pour vous, il n'est rien de sacré ? - Rien, sinon le drapeau et l'hymne du pays, le roi, ses ministres et ses préfets, soit la nation et l'Etat. Tout est permis, poursuivit le vieil homme, à condition de respecter les vérités historiques établies par le législateur. Aussi ne faut-il pas trop critiquer le passé de ce peuple ni son présent. Liberté n'est point licence."

    "Pourtant, dis-je alors, vos femmes ont perdu toute retenue ; elles se présentent devant les hommes à visage découvert, et l'usage de se faire servir par des eunuques leur est inconnu." Mon philosophe soupira : "C'est une grande question, parmi les hommes, de savoir s'il est plus désirable d'ôter aux femmes la liberté que de la leur laisser. Pour notre part, nous ne goûtons rien tant que la liberté des femmes.
    - Vos épouses et vos filles sont donc libres de ne point porter de voile ?

    - C'est tout le contraire : notre liberté leur interdit de se voiler le visage.

    - Comment, votre police pourra-t-elle pénétrer jusque dans le sérail ?

    - N'ayez crainte. Ces femmes seront enfin libres de rester enfermées. Le voile partiel des filles était déjà interdit à l'école : c'est qu'il s'agit d'un signe religieux. Le voile intégral des femmes pourra désormais être interdit dans tous les lieux publics : c'est qu'il n'a rien de religieux."
    "Ainsi, dis-je, nos femmes sont libres de sortir si elles revêtent le voile ; les vôtres, pour sortir, sont libres de l'ôter." Tu vois que j'ai pris le goût de ce pays-ci, où l'on aime à soutenir des opinions extraordinaires et à réduire tout en paradoxe.

    "Ne vous méprenez pas, répondit mon docte professeur, nul ne demandera aux nonnes de ce pays de se montrer en cheveux ! Nous nous inquiétons moins de nos femmes que des vôtres. L'une d'entre elles demanda naguère à devenir française, comme l'étaient déjà son époux et ses enfants. Dans leur sagesse, nos juges refusèrent : c'est qu'un voile la couvrait tout entière."

    "Pour être libre dans la patrie de l'égalité des sexes, ne fallait-il pourtant pas qu'elle devînt l'égale en droit de son époux ?
    - Détrompez-vous : l'égalité de droit n'entraîne pas l'égalité de fait. Les femmes sont libres d'égaler les hommes, mais seulement si elles le peuvent. Nous attachons trop de prix à nos principes pour nous embarrasser de la réalité. Il en va ainsi de l'inégale pauvreté entre les sexes : nous ne nous soucions guère d'y songer, même au moment de débattre des pensions accordées à nos aînés.

    "En France, continuai-je, les femmes sont bien libres de se marier ?
    - Oui, à condition d'épouser un homme.

    - Les hommes sont libres d'en faire autant ?

    - Oui, à condition d'épouser une femme.
    - Ont-ils la liberté d'en épouser plusieurs ?
    - Non pas ! Ce serait contrevenir à l'égalité entre les sexes, qui, depuis toujours, ou peu s'en faut, a tant de charme pour nous. Pour s'être vanté de multiplier les femmes, un homme qui avait acquis la qualité de français est aujourd'hui menacé d'en être privé.
    - Vos maris n'ont-ils qu'une épouse, ou bien faut-il être français de naissance pour en compter plusieurs ?
    - La polygamie est interdite à tous."

    "A moins d'être également pratiqué par les deux époux, l'adultère est donc pareillement réprimé ?
    - Vous n'y pensez pas ! Ce serait contrevenir à la liberté, qui, depuis toujours, ou presque, nous est si chère !

    - Il en va donc pour vous de la polygamie comme du voile : vous tolérez ce qui se cache, il suffit de n'en point tirer gloire.
    - Pour arborer plus d'une épouse, reconnut mon philosophe, il est vrai qu'il faut être un grand monarque, ou du moins un grand cuisinier.
    - N'est-ce point confondre la vertu avec l'hypocrisie
    , lui dis-je, pour finir, et réserver l'honnêteté au privilège ?"

    A mesure que je découvre ce peuple, il m'apparaît moins étranger. Je vois partout ici le mahométisme, quoique je n'y trouve point Mahomet. Il faut professer la liberté, l'égalité et la laïcité pour être français ; et il faut être français pour s'en dispenser impunément.


    Eric Fassin, sociologue, Ecole normale supérieure.

    3 commentaires
  • Après Zemmour, voilà Philippe Bilger, avocat près la Cour d'appel de Paris, qui relance la polémique : "Tous les Noirs et tous les Arabes ne sont pas des trafiquants, mais beaucoup de ceux-ci sont noirs et arabes," écrivait-il sur son blog le 17 mars dernier. Pour Bilger, cela "crève les yeux et l'esprit" et il faudrait mettre un terme à la "censure qui interdit de parler de ces sujets".

    La formulation de Bilger est certes beaucoup plus adroite, plus juste et moins essentialiste que le propos de Zemmour (« Les Français issus de l'immigration sont plus contrôlés que les autres parce que la plupart des trafiquants sont noirs et arabes C'est un fait. »), mais elle vient le confirmer.

    Cela pose 3 questions :

    - Les Français issus de l'immigration et, n'ayont pas peur des mots, les Noirs et les Arabes sont-ils plus contrôlés que les autres ?

    - Les Noirs et les Arabes sont-ils surreprésentés dans les statistiques policières (interpellations) ?

    - Si oui, pourquoi ? Sont-ils délinquants par nature ou est-ce la conséquence d'un processus, d'une trajectoire plus complexe ?

    - Est-ce opportun de parler de cela maintenant, c'est-à-dire après le débat nauséabond sur l'identité nationale et en plein débat sur le port de la burqa ?

    Quelques éléments d'explication avec un article de Rue 89 :

    1. Les Noirs et les Arabes sont plus souvent contrôlés

    Dans sa diatribe, Eric Zemmour ne parle pas de condamnations effectives, après enquête, mais de « trafiquants ». Un terme qui se réfère largement aux statistiques policières. Lorsqu'ils sont placés en garde à vue, Noirs et Arabes se retrouvent, comme tout citoyen ayant affaire avec la police, inscrits dans le fichier « Canonge ». Ce fichier a la particularité de classer les interpellés par origine ethnique.

    Même si les statistiques du Canonge restent à prendre avec des pincettes, il indique qu'Arabes et Noirs sont « surreprésentés » (comprendre : plus nombreux en proportion que dans la population totale). A la lecture de ce fichier, L'Express montrait ainsi en 2006 qu'à Paris :

    • 37% des 103 000 référencés étaient blancs
    • 29% étaient nord-africains
    • 19% étaient noirs

    Attention : les statistiques policières peuvent être numériquement exactes, mais biaisées. En effet, Noirs et Arabes sont aussi davantage contrôlés et interpellés. Et souvent davantage placés en garde à vue, à une époque où le recours à cette dernière explose.

    C'est ce que nous rappellent des études comme celles que mènent la fondation Soros ou encore les sociologues Fabien Jobard et René Lévy. En juin 2009, ils publiaient la première enquête quantitative sur le contrôle au faciès. Montrant que :

    • un Arabe a 7,8 fois plus de probabilité d'être contrôlé qu'un Blanc
    • un Noir a 6 fois plus de probabilité d'être contrôlé qu'un Blanc

     

    2. L'origine sociale reste prépondérante

    Les sociologues de la délinquance retiennent davantage le critère du niveau de vie que le critère ethnique pour expliquer les différences de comportement transgressif : les classes sociales défavorisées sont davantage délinquantes. Et il se trouve qu'en France, en 2010, les jeunes issus de l'immigration vivent dans des foyers plus touchés par la précarité.

    C'est d'ailleurs ce que confirme Laurent Muchielli, sociologue habitué de Rue89, après l'intervention d'Eric Zemmour. Même son de cloche auprès des acteurs de terrain, et notamment éducateurs ou spécialistes de la violence en milieu scolaire.

    Pour ces derniers, qu'il y ait davantage de Noirs et d'Arabes parmi les jeunes délinquants n'est pas vraiment un scoop. Mais avant tout le corollaire d'un phénomène socio-économique.

     

    3. Un sociologue à contre-courant sur le critère ethnique

    Toutefois, un sociologue brasse à contre-courant : Sebastian Roché. Contrairement à la plupart de ses pairs, il a décidé de réinvestir une lecture qu'il juge « taboue » en France, celle de l'origine ethnique.

    Durant vingt ans, il a épluché les condamnations prononcées en Isère contre des mineurs. En consignant notamment l'origine des parents des condamnés. Or il affirme que ceux dont au moins un des deux parents est né dans un pays étranger sont davantage délinquants. Vu l'âge des condamnés (des mineurs), la plupart de ces parents sont en réalité issus d'Afrique ou du Maghreb, conséquence des flux migratoires récents.

    Le sociologue, qui affirme aujourd'hui avoir été « lynché » par ses pairs et ne plus publier pratiquement qu'en anglais sur le sujet, ne nie pas totalement le critère de l'origine sociale. Mais il attire notre attention sur un point intéressant : même chez les enfants de cadres supérieurs sans enjeu de précarité, il y a davantage de comportements délictueux chez ceux dont un parent serait né sur le continent africain par exemple.

     

    4. Des pistes d'explication

    Sur le terrain, certains trouvent « dangereux » de faire de telles statistiques à même de donner du grain à moudre aux xénophobes.

    Le malaise est perceptible quand on détaille les chiffres mis en lumière par Sebastian Roché. Or ni l'institution scolaire, ni la protection judiciaire de la jeunesse ni même dans la police n'en donnent d'explications.

    C'est peut-être du côté de la psychologie qu'il faut chercher des clés pour expliquer cette « surdélinquance ».

    Les contrôles au faciès sont loin d'être en effet les seuls pressions discriminantes dans la France de 2010. On sait ainsi qu'il est plus difficile de trouver un logement, un emploi, et même un stage, selon que l'on porte (ou pas) un nom à consonance étrangère et post-coloniale. Ou selon la couleur de sa peau.

    « Face à ce rabâchage de la différence, certains craquent »

    A force d'être renvoyés à une origine prétendument délinquante (et donc insultés), certains passent-ils davantage à l'acte ? La défiance vis-à-vis de l'autorité s'explique-t-elle par le sentiment d'exclusion ?

    Pas impossible, selon Taoufik Adohane. Psychologue en Seine-Saint-Denis depuis de nombreuses années. Ce dernier n'évacue pas le biais socio-économique mais reste ouvert à d'autres « hypothèses raisonnables ». En toute prudence :

    « Un immigré nord-africain, on lui demandera toujours d'où il vient, contrairement à un Italien. L'assimilation sur la base de la similitude de la couleur de la peau, des prénoms, de la religion, ne peut pas fonctionner.

    Intérieurement, certains craquent de ce fait : les gamins ne savent pas quoi répondre à cela, c'est un phénomène inconscient. Face à un tel rabâchage de la différence, la seule manière de survivre psychiquement, c'est de refouler. Le passage à l'acte, c'est le retour du refoulé. »

    « Ils n'ont pas intériorisé la notion de limites »

    Pour lui, ces comportements délinquants n'ont pas toujours un lien avec la transgression explicite de la loi. Mais plutôt avec l'inconscient. Et, de nouveau, la pauvreté :

    « Je surprends quotidiennement des gamins de 10 ans en train de piquer un sac ou autre. Quand je parle avec eux, c'est de l'ordre de l'incompréhensible. Il ne faut pas chercher de causes immédiates. Eux mêmes ne savent pas.

    C'est plutôt un acte manqué. En grandissant dans une plus grande précarité, ils n'ont pas intériorisé la notion de limites. »

    Interrogé juste avant la plainte de la Licra par Rue89, Eric Zemmour a malheureusement refusé de livrer ses pistes d'explication. N'ayant apparamement « pas de temps à perdre pour polémiquer » et « beaucoup de travail sérieux » à abattre, il a très vite raccroché, assurant qu'il avait déjà « tout dit, tout écrit ». Reste à voir ce qu'il dira au tribunal si la plainte de la Licra va jusqu'à son terme.

     


    votre commentaire


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique