• Réflexions sur la diversité (1)
    Par Karim Amellal
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    Coup sur coup, deux rapports pointent à nouveau du doigt l'absence de diversité dans les médias. Le premier, officiel, émane du CSA via son « observatoire de la diversité » ; le second, plus cinglant, du club Averroès. A l'heure où le décalage observé entre la France et les Etats-Unis en matière de promotion des minorités fait débat, ces énièmes constats sont lancinants. D'autant plus qu'ils sont très sévères. Pour Michel Boyon, DG du CSA, les conclusions de l'étude de l'Observatoire de la diversité – une progression des minorités à l'écran de seulement 1% an dix ans – sont « inacceptables et intolérables ». De nombreux responsables politiques, à droite comme à gauche, lui ont emboité le pas, à l'instar de Jean-François Copé ou de Frédéric Lefèvre. Pour eux, qui planchent au Parlement sur la loi sur l'audiovisuel public, une telle situation justifierait une action positive à France Télévision.

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    Effet Obama oblige, les responsables publics sont prompts à s'engager, parfois radicalement, sur le sujet. La diversité ne laisse plus indifférent. Michel Boyon veut même en faire « l'un des grands chantiers de l'année 2009 ». Tout le monde s'émeut donc, une nouvelle fois, à l'unisson, de ce que les lieux de pouvoirs en France, les grandes entreprises, les grandes écoles, les médias, la haute fonction publique, ne représentent pas suffisamment la diversité. Tout le monde s'émeut, oui, mais personne ne fait rien.

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    Car cela fait dix ans que notre pays vit au rythme de ces déclarations d'intention, de ces péroraisons et préconisations qui, désormais, à défaut d'actes, sonnent creux, énervent, horripilent. D'autant plus que, dans les circonstances actuelles, la légitimité du discours sur la diversité est elle-même fragilisée.

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    Car de quelle diversité parle-t-on ? De diversité ethnique, sociale, religieuse, des talents, des mérites, des personnalités ? Par diversité l'on entend bien sûr, traditionnellement, par euphémisme, la diversité culturelle. A l'écran, on fait ainsi le compte des noirs, des beurs et des blancs. Ce n'est évidemment pas blâmable, au contraire, tant nos appareils de pouvoir sont monocolores, absolument pas représentatifs de la diversité culturelle, donc, de la population française. Et s'il n'y a pas d'appareil statistique pour mesurer les proportions sur le fondement d'un critère ethnique, mais qu'à-cela-ne-tienne, tant pis, on bricole. On a toujours bricolé sur ce terrain-là.

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    Le problème, c'est que la diversité, surtout en République, ne peut se réduire à la diversité culturelle et la question de la sous-représentation – ou de la mal-représentation – à une question de stigmate culturel. Le problème, en vérité, est bien plus large et il est désormais nécessaire de l'appréhender plus largement, en incluant la diversité culturelle, ou plutôt la différence culturelle, dans une catégorie plus vaste et consensuelle, celle de diversité sociale. L'enjeu est même, et il est grand, de faire de la diversité sociale le nouveau paradigme de la défense de l'égalité des chances, de l'égalité réelle des droits.

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    On le sait bien, nos lieux de pouvoirs ne sont pas seulement blancs, monocolores, blafards. Ils sont aussi élitistes, paralysés par des logiques de cooptation et de favoritisme, engoncés dans des crispations de classes, de privilèges qui, parfois, ont un parfum d'ancien régime. Les médias, naturellement, en tant qu'ils sont les instruments porteurs, les vecteurs, du discours politique, relaient la parole de ceux qui sont dans le système, des insiders, au détriment de tous ceux qui, par leur naissance, par leurs stigmates, restent en-dehors, spectateurs passifs et simples récipiendaires des images et des mots de ceux qui détiennent les pouvoirs en conservent jalousement le périmètre sacré.

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    Le problème de notre société, ce n'est pas tant le racisme que l'inégalité structurelle des chances, l'absence de porosité sociale, les rigidités systémiques qui entravent l'ascension d'individus qui, en raison de leurs stigmates (couleur de peau, lieu de résidence, origine sociale, etc.), ne maîtrisent pas les codes, souffrent depuis le début d'une marginalisation que les institutions, malgré elles, orchestrent. L'école (collège et lycée) étant de ce point de vue devenue la machine à créer et à pérenniser des inégalités la plus formidable qui soit !

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    L'inégalité des chances est générale. Elle concerne bien sûr les Français que l'on dit (mais qui ne se disent jamais) « issus de l'immigration », c'est-à-dire d'origine étrangère, mais pas seulement. Trop de gens sont aujourd'hui dans les contre-allées de l'ascension sociale, en raison de leur origine, de leur religion, de leur lieu de résidence, de leur handicap, de leur sexe ou encore de leur âge. Et bien souvent les stigmates se superposent, s'accumulent, produisant une sédimentation de problèmes, de tristesse.

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    Le discours sur la diversité ne peut omettre ces gens-là. Il ne peut se focaliser sur le critère culturel, ou ethnique, car il laisse de côté des catégories essentielles de la population qui, elles aussi, se trouvent à l'écart des lieux où s'exercent les pouvoirs en raison de processus de ségrégation de facto, non institutionnalisés bien sûr, qui figent les situations de départ et, donc, les inégalités de départ.

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    En vérité, le grand problème avec la diversité – et ce problème saute de plus en plus aux yeux -, c'est que celle-ci n'a jamais été conceptualisée. En l'état, et malgré quelques tentatives intéressantes de formalisation du concept (voir le rapport de M. Wieviorka sur la diversité dans l'éducation nationale), elle ne vaut rien. Elle n'a pas de contenu. Elle est vide de sens. Ou plutôt, elle n'a que le sens que lui prête celui qui l'utilise. Cette situation n'est pas satisfaisante. Elle en devient même contre-productive car la « diversité » est en train de constituer un alibi : se contenter d'en parler exonère de toute responsabilité d'agir.

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    KA

     


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  • Les paradoxes des politiques antidiscriminatoires françaises

    10 juillet 2008
     

    La politique d'égalité à la française a « un problème de catégories », puisqu'elle s'efforce de lutter contre le racisme sans reconnaître la race. Introduction du rapport Stéréotypes et lutte contre les discriminations de Linda Hamilton Krieger, dans le cadre du partenariat entre Sciences Po et la French-American Foundation.

    Au centre de la lutte contre la discrimination, il y a un paradoxe. Quand une société produit des lois interdisant la discrimination (raciale ou autre), elle demande à ses membres de ne pas tenir compte de certaines catégories pour prendre des décisions concernant d'autres personnes. Mais le législateur est bien obligé de préciser quels sont les motifs de discrimination qu'il entend prohiber : race, ethnie, sexe, orientation sexuelle etc., si bien que cet interdit lui-même confère aux catégories correspondantes une existence juridique et une pertinence sociale. Dans son effort même pour ébranler ces catégories, le droit antidiscriminatoire ne peut que leur donner encore plus de réalité.

    En France, jusqu'à ces dernières années, les dirigeants de la gauche et la plupart des intellectuels ont traité la difficulté en s'arc-boutant sur un strict républicanisme unitaire, selon lequel les catégories juridiques de race, de religion ou d'ethnie sont également illégitimes, qu'elles servent à disqualifier des citoyens ou à corriger des maux hérités de l'histoire. Cette conception du peuple français comme bloc homogène, qui, issue de l'universalisme jacobin et ravivée par les traumatismes de l'esclavage, de l'affaire Dreyfus et de Vichy, marque en profondeur la vie politique, concourt, avec les idées post-modernes de contingence et d'instabilité des catégories raciales ou ethniques, à délégitimer l'idée que celles-ci puissent être, d'une manière ou d'une autre, « réelles » et que leur prise en compte puisse contribuer à un travail constructif contre le racisme.

    La fidélité de cet attachement à une attitude strictement « aveugle » - c'est-à-dire foncièrement indifférente - à la race ou à l'ethnie (colorblind) est partout manifeste dans le paysage politique français, que l'on considère l'état du droit ou, plus généralement, l'ensemble du discours public. Le Conseil constitutionnel a invalidé à plusieurs reprises des projets de loi qui, en vue de remédier à certaines situations d'inégalité, mentionnaient des catégories raciales, ethniques ou régionales. Celles-ci sont également rejetées avec véhémence, même à des fins d'information, par de nombreuses organisations et personnalités influentes comme SOS-Racisme ou le président de la Halde (Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l'égalité), Louis Schweitzer.

    Toutefois, l'emprise de cette position de principe sur la réflexion française commence à se relâcher. Du côté de la recherche, on a vu apparaître dès les années quatre-vingt, dans certains travaux sur l'immigration, une approche plus ouverte de ces questions d'égalité et de différence, qui faisait écho aux militantismes ethniques ou régionaux de quelques espaces reculés de la République comme les Antilles, la Corse, la Nouvelle-Calédonie ou le Larzac. Sur le plan des institutions, les amendements constitutionnels de 1998 (Nouvelle-Calédonie) et de 2003 (décentralisation), conférant une certaine autonomie normative aux collectivités territoriales, et celui de 1999 sur la parité, finalement soutenu par la majorité du mouvement féministe, ont quelque peu atténué la dimension unitaire du peuple français caractéristique de la conception dominante de la citoyenneté.

    Depuis, l'universalisme monolithique des militants antiracistes et des intellectuels français s'est nettement fissuré, comme l'ont montré par exemple le soutien apporté aux « statistiques de la diversité » par le Conseil représentatif des associations noires (CRAN) ou les efforts déployés par l'INED et l'INSEE pour mener en 2008 l'enquête « Trajectoires et origines », dans le questionnaire de laquelle figuraient initialement deux questions sur la couleur de peau des personnes interrogées (finalement retirées en l'absence du « consensus » jugé nécessaire).

    D'autres pressions dans le même sens viennent de l'Union européenne. Depuis l'adoption des directives 2000/43/EC et 2000/78/EC, la Commission encourage les États membres à lancer des études visant à mieux comprendre la discrimination et à évaluer leurs politiques antidiscriminatoires. Dans ce cadre, elle mentionne explicitement la collecte de données statistiques sur l'ampleur du phénomène et sur l'efficacité des mesures prises par les pouvoirs publics à son encontre. Les initiatives recommandées impliquent le recours aux catégories de race, d'ethnie, de sexe etc. correspondant aux motifs de discrimination prohibés par les directives. La Direction générale pour l'emploi et les affaires sociales de la Commission européenne a dit clairement, dans un texte de 2004, qu'il est impossible d'évaluer convenablement les politiques publiques de lutte contre les discriminations si l'on refuse de voir les catégories discriminées : « Vu l'absence de mécanismes de collecte des données et de suivi des tendances et des progrès dans les États membres, il est actuellement difficile d'évaluer l'importance réelle des défis existants et de mesurer l'efficacité de la législation et des politiques antidiscriminatoires. » Aussi, ajoute-t-elle, « la disponibilité accrue de données quantitatives et qualitatives pourrait[-elle] favoriser l'élaboration de politiques antidiscriminatoires en permettant de définir les situations initiales qui serviront de référence, d'identifier les conséquences des inégalités et d'analyser leur ampleur. »

    En ce qui concerne la discrimination indirecte, les directives européennes 2000/43/EC et 2000/78/EC peuvent être interprétées comme un défi pour l'approche française de l'égalité des chances. Certes, le préambule de la directive 2000/43/EC précise dans son point 15 que l'appréciation des faits permettant de présumer l'existence d'une discrimination indirecte « appartient à l'instance judiciaire nationale (...), conformément au droit national ». Il n'en demeure pas moins que la preuve de la discrimination indirecte repose pour une part significative sur des statistiques comparant les impacts relatifs de pratiques apparemment neutres sur les groupes raciaux, ethniques, de genre ou autres, tels qu'indirectement évoqués par les textes. On voit mal comment une loi contre la discrimination indirecte pourrait être appliquée sans référence à l'impact des pratiques prohibées sur différents groupes définis sur une base ethnoraciale et sans informations démographiques à leur sujet. Les initiatives visant à corriger la discrimination indirecte doivent nécessairement recourir à ces catégories, ce qui met directement en cause le principe d'« indifférence à la couleur ».

    L'utilisation de critères spatiaux comme substitut (transparent) de l'ethnicité dans la discrimination positive à la française est aussi une atteinte au républicanisme le plus intransigeant, car sa principale raison d'être est bien de le contourner. Les multiples « zones » spéciales - zones d'éducation prioritaire, zones urbaines sensibles, zones de redynamisation urbaine - constituent en réalité, au moins pour partie, autant de programmes de discrimination positive en faveur de groupes susceptibles d'être définis comme des minorités ethniques. Et chacun le sait, à quelque tendance politique qu'il appartienne.

    On retrouve ces ruses démographiques avec la représentation – ou l'absence de représentation – de la différence ethnique dans le recensement. Comme les catégories ethniques ou raciales en sont absentes, les résidents d'origine subsaharienne, par exemple, qui sont perçus comme noirs, n'apparaissent pas comme tels dans les résultats, et l'on ne peut guère inférer cette information de leur nationalité ou de leur lieu de naissance, puisqu'un très grand nombre d'entre eux sont citoyens français, nés en France de parents nés en France. En résumé, dès lors qu'ils ne sont pas « immigrés », ils sont statistiquement invisibles. Il en va de même pour les personnes dont la famille est originaire d'Afrique du Nord. Selon l'expression du démographe Patrick Simon, les minorités bénéficient formellement en France d'une « égalité par l'invisibilité ». Mais comme elles sont démographiquement invisibles, il est impossible de savoir précisément combien de Noirs ou d'Arabes vivent en France, et encore moins si, à qualification égale, ils sont statistiquement sous-représentés à l'université ou dans tel ou tel secteur professionnel.

    Bref, on peut dire que la politique d'égalité à la française a « un problème de catégories », puisqu'elle s'efforce de lutter contre le racisme sans reconnaître la race et contre l'ethnocentrisme sans reconnaître l'ethnicité. Les tensions qui en résultent ont déclenché « une controverse d'une rare violence entre ceux qui voudraient voir les statistiques prendre en compte la diversité de la population et ceux qui dénoncent les risques d'ethnicisation ou de racialisation que ce type de statistiques ferait courir à la société ». Les militants et l'ensemble des acteurs engagés dans la lutte contre les discriminations sont aujourd'hui profondément divisés sur ce point.

    Les débats peuvent, certes, bénéficier des travaux de la recherche française, qui a produit ces dernières années une solide littérature pluridisciplinaire sur le racisme et les discriminations, dans l'Hexagone et au-delà. Il a manqué toutefois une dimension à ce dialogue interdisciplinaire : celle de la psychologie sociale cognitive et de ses résultats empiriques, qui ont beaucoup contribué à nous faire mieux comprendre comment les stéréotypes religieux, ethniques, de genre ou autres influencent les perceptions sociales et produisent de la discrimination, y compris non intentionnelle. Au moment où la France s'interroge sur son modèle de non-discrimination fondé sur une stricte « indifférence à la couleur », ces recherches ont beaucoup à lui apporter.

    Cet article est extrait du rapport de Linda Hamilton Krieger, professeure de droit à Berkeley, "Stéréotypes et lutte contre les discriminations", avril 2008.


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  • Avec sa permission, je publie ici un joli et utile texte de Fatoumata Sow, une jeune étudiante en deuxième année à Sciences Po.

    Chronique « cultur'Elles », par Fatoumata Sow


    Mercredi matin 8h : Je me retrouve en face de mon ancien lycée, dans un froid glacial et en train de préparer mes questions. Ma mission aujourd'hui, rentrer avec des tonnes de remarques sur un sujet délicat, banlieue et culture. Mes cobayes ? J'ai choisi des élèves de terminale littéraire, j'ai fait ce choix par affection car j'ai fréquenté cette section moi aussi. Face au grand bâtiment, de nombreux souvenirs me reviennent, me rappelant qu'il y a peu de temps, j'étais un composant de ce bâtiment, mais aujourd'hui et ce matin surtout, je sens que ce même bâtiment a en grande partie contribué à mon développement culturel et fait de moi la jeune femme que je suis aujourd'hui.
    La cloche sonne, telle une fourmilière, des centaines d'individus se dépêchent de se diriger vers les salles de classe, certains me regardent, d'autres me reconnaissent, des saluts échangés par ci, des sourires échangés par là, je me décide enfin à franchir la salle de littérature qui avait inscrit en moi des vers du poète Bonnefoy ou encore quelques citations de mon fameux La Bruyère, grande émotion quand j'y repense. En entrant dans la classe, je sens braqué sur moi 30 paires d'yeux avides de savoir me dévisageant, je dirais même me dénudant, le malaise s'installe, mon ancienne prof de littérature prend la parole expliquant la cause de ma venue, certains sourient d'autres se moquent, enfin je crois. Je me sens mal à l'aise face à ces 30 élèves, puis tout d'un coup, un jeune homme lève la main, et me demande, « c'est quoi Sciences Po ? On y fait des maths c'est ça ? C'est pour les cours que tu t'habilles comme ça ? » La pression monte, je sens le sang taper dans mes tempes, calmement je lui réponds que lui et moi aurons le temps de parler de Sciences Po après s'il le veut bien, quant à ma tenue vestimentaire, je ne m'explique pas mais je me suis rendue compte que venir en chemise blanche repassée fraîchement avec un pantalon à pince n'est pas le vêtement idéal pour amadouer ces jeunes.
    Une bouffée d'air, et je me présente puis je leur dis un mot «culture » et leur demande de m'exprimer ce qu'ils en pensent. Les réactions fusent, des mots sont lancés à la volée : « richesse », « histoire personnelle », « société », « épanouissement », tels sont ceux qui m'ont le plus marqués, enfin, on recommence l'exercice avec le mot « banlieue », même réactions : « cité », « pauvreté », « communautarisme », « prison ». Une dernière fois, on recommence l'exercice avec les deux mots en même temps, « culture et banlieue » et là je suis impressionnée « mixage », « richesse » et le dernier mot « impossible » m'a frappé, j'en profite donc pour embrayer sur mes questions, la 1ère « pour vous la culture c'est quoi ? ». Timidement, une main se lève, elle s'appelle Mélissa, elle est d'origine Capverdienne et me répond que la culture pour elle signifie un enrichissement personnel que l'on acquiert par le biais de la société, une autre main se lève et ajoute que la culture est un moyen d'ascension sociale qui permet à tout le monde de partager des valeurs communes ; un jeune homme du nom de Dimitri réplique immédiatement : « partager des valeurs communes ? Nous n'avons pas les mêmes valeurs ou la même culture que les gens qui habitent Paris, en banlieue, il y a une culture différente de celle de Paris », face à cette remarque, je sens que le débat est ouvert, je laisse faire les choses et me place en tant que médiateur. Immédiatement, Fatima 18 ans, ajoute qu'en plus d'avoir une culture de banlieue et une culture parisienne, l'accès en soi à ces deux formes de cultures est énormément difficile pour des jeunes qui n'ont pas de revenu et dont la plupart des parents n'ont pas les moyens d'offrir à leurs enfants cet accès à la culture. Silence total après cette remarque. Je décide de prendre la parole et de poser une question innocente avec des sous-entendus : « mais ne pensez-vous pas qu'il y a certains lieux culturels qui sont gratuits, et peut-être dont vous ne profitez pas ? » Ils me regardent tous avec leurs yeux globuleux et là Claude qui a 19 ans me répond que si, justement il existe des musées qui sont gratuits par exemple celui de Colombes mais qui ne proposent pas des expos intéressantes et qui de l'extérieur n'a rien d'attractif. Il ajoute aussi qu'il admire la Maison de la Jeunesse et de la Culture qui propose une multitude d'activités culturelles telle que le théâtre, des activités sportives comme le Judo, le karaté, etc... mais il regrette que cette maison ne soit fréquentée essentiellement que de « bourges » selon le thème qu'il emploie, il pense que si tout le monde se bougeait un peu et se renseignait, la culture et l'accès à la culture serait la même pour tous, il m'informe que par exemple à Nanterre, la médiathèque est gratuite pour tout le monde que l'on habite la ville ou pas, et que peu de gens ne la fréquente malgré cela. Tout de suite une réaction fuse, Réda, qui a échoué au bac et qui était dans la même classe que moi, réplique que la culture ne peut pas être la même pour tous, car il la définit tout d'abord comme un élément inné propre à chaque personne, à chaque famille, qui se transmet de génération en génération et qu'elle relève du domaine de l'histoire personnelle, il précise ensuite en revanche qu'il existe une culture « commune », que l'on pouvait trouver dans les musées, il cite le Louvres, dans les expositions, etc...Dimitri intervient immédiatement et avance la réflexion en demandant à Réda si dans ce cas-là faisait-il une différence entre trois sortes de culture : la culture comme histoire personnelle, la culture de banlieue et la culture parisienne. Eblouie, je regarde ce jeune homme ainsi que toute la classe, l'abcès était crevé, on avait trouvé la faille du système : culture DE banlieue et culture parisienne. Il était à moi de calmer le jeu et d'intervenir, j'avance le débat en posant mon ultime question : « pensez-vous qu'une culture DE banlieue existe ? Et si oui, quels sont ses codes ? » Les élèves se regardent, ils étaient face à une question pertinente à laquelle il n'avait jamais pris la peine de répondre, car elle aurait désillusionnée certains peut-être. Melissa reprend la parole de nouveau et m'exprime qu'elle ne croit pas en une culture de banlieue car ce sont des choses inventées par la société selon elle, elle ajoute qu'on vit tous dans le même monde. Courageux et hargneux jusqu'au bout Dimitri réplique en disant qu'on ne peut pas se voiler la face et que oui, il y avait réellement une culture de banlieue mais qu'elle était très méconnue, car elle est synonyme de la présence d'une vie en banlieue, il me cite des pièces de théâtre auxquelles j'avais moi-même participé, il ajoute que les clichés ont voulu que cette culture soit vue comme négative mais selon lui c'est tout le contraire car cette culture était représentative d'une ouverture d'esprit dans la mesure où c'était une culture mêlée des différentes communautés, et il trouvait ce mélange magique et unique. Il ajoute pour justifier son idée que les Beatles venaient de banlieue eux aussi et que bien vite toute l'Angleterre s'est imprégnée de leur musique.
    Face à un aussi bel exemple, je décide de clore le débat, j'étais émerveillée par ces jeunes de 17 ans, qui, à peine entrés dans le monde des adultes avaient déjà développé une vision critique de leur environnement. En sortant chaque élève me sert la main, et j'ai pu deviner qu'ils sentaient que quelque chose avait changé dans leur tête, qu'ils ne verraient plus jamais le mot « culture » comme avant, en soi, on peut considérer que par ces 45 minutes, ils venaient de se cultiver sans même le savoir car la culture, c'est aussi l'échange, l'acceptation des idées d'autrui pour nous permettre d'élargir notre pensée.
    Un peu après, je me retrouvai seule avec ma prof de lettres, elle me complimenta de mon action, elle m'informa qu'elle aussi avait ouvert un groupe de travail sur ces notions que sont la culture et la banlieue et qu'elle avait créee deux classes de niveau 6ème dans un collège à Gennevilliers où elle était en partenariat avec le musée du Louvres, elle ajoute qu'elle a trouvé ses élèves fort investis et que cette action leur avait donné un repère dans un monde qui n'est pas forcément le leur et avec tout cela, il y avait chez ces jeunes une prise de conscience, et le développement d'un esprit critique et d'une curiosité pertinente.
    Pour finir, je lui demande son avis sur ma question ultime, « une culture de banlieue, ça existe ? », elle me répond que tout d'abord la culture pour elle est un moyen d'ouverture sur le monde et sur les autres, c'est un moyen d'intégration à la société, un épanouissement social et personnel, elle ajoute ensuite que la culture de banlieue selon elle est un territoire avec une dynamique d'ouverture et de diversité des influences, c'est un espace d'ouverture selon elle, enfin elle m'affirme que selon elle, la culture de banlieue existe, mais elle tient à préciser que celle-ci n'est pas incompatible avec celle de Paris, qu'elle mériterait à être développée. Elle imagine des passerelles fréquentes telles que l'initiative au grand Palais dernièrement où pendant une semaine, il y avait une entrée libre avec des expos présentant tous les arts et cultures de banlieue. Elle a trouvé cette initiative vraiment admirable.
    C'est assez pensives que nous nous séparons après ce bref entretien. Je rentre chez moi, comme ébranlée et fatiguée à la fois, je sens en moi se mûrir une réelle prise de conscience sur la réalité de la vie et de la société.


     


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  • Voici une interview donnée au site internet allemand  http://www.muslimische-stimmen.de/. Je vous la livre en version française, avant qu'elle ne soit traduite en allemand ! N'hésitez surtout pas à me faire part de vos remarques et questions.


     


    Monsieur Amellal, pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?



    J'ai 28 ans. Je suis actuellement maître de conférences à Sciences Po et auteur. J'ai publié l'an dernier un essai, « Discriminez-moi ! Enquête sur nos inégalités » (Flammarion) où j'abordais les questions relatives à la diversité culturelle et sociale : banlieues, intégration, différence, école, discriminations, etc. Cette année, j'ai publié un roman, « Cités à comparaître », paru chez Stock, qui traite aussi des mêmes problèmes, mais bien sûr avec un style différent.


    Vous avez écrit un livre sur les discriminations dont font l'objet les immigrés et enfants d'immigrés en France. Quelle est la nature de ces discriminations ? Qui touchent-elles plus particulièrement ? Où sont-elles les plus criantes ?


    Ces discriminations ont deux caractéristiques : elles sont cumulatives et systémiques. Cumulatives parce qu'elles peuvent aussi bien cibler le sexe que l'origine, la religion ou le territoire. Par exemple, un jeune issu de l'immigration, musulman, qui habite dans un « quartier difficile » cumule les caractères potentiellement discriminants : il a plus de « chances » qu'un autre de se faire discriminer sur le fondement de l'un ou de l'autre de ses caractères distinctifs, voire sur le fondement des trois en même temps. Ces discriminations sont aussi systémiques dans la mesure où elles procèdent, en France, d'un système de pratiques et de comportements, individuels et collectifs, inconscients ou non, qui appartiennent à un ensemble de structures sociales, économiques, politiques qui entretiennent des logiques discriminatoires ciblant certaines catégories de la population. Autrement dit, le système crée de la discrimination.
    La discrimination raciale, dans l'accès à l'emploi et au logement, est très importante et cible deux catégories de personnes : les étrangers (qui n'ont pas la nationalité française) et les « personnes issues de l'immigration ». En réalité, le stigmate crée la différence et dans ces conditions peu importe que l'on soit Français ou pas. 
    Le problème essentiel, aujourd'hui, c'est que l'on sait qu'il y a de fortes discriminations, liées notamment à l'origine ethnique, mais que l'on est incapable de dire dans quelle mesure, dans quelles proportions. Cela est du à notre dispositif statistique, qui ne prend pas en compte, sauf exceptions, l'origine ethnique. Cela s'explique historiquement par la peur du comptage ou du fichage ethnique, de triste mémoire dans la République en raison de la parenthèse de Vichy, mais cette situation pose aujourd'hui plus de problèmes qu'elle n'en résout.


    Le gouvernement français et les associations ont-ils pris conscience du problème ? Que font-ils pour combattre les discriminations ? Leurs stratégies sont-elles efficaces ?


    Les émeutes de l'automne 2005 ont incontestablement fait bouger les consciences, pas les faits eux-mêmes, mais au moins les consciences. Et l'on revient de loin. Car durant toutes les années 90, les politiques publiques elles-mêmes ne tenaient pas compte des discriminations fondées sur l'ethnique. Il s'agissait d'un véritable tabou. Les émeutes de l'an dernier ont mis le doigt sur la situation complexe des jeunes issus de l'immigration. Leur violence, brutale et désintéressée (on parle à cet égard de « violence gratuite », c'est-à-dire sans perspective de profit, contrairement au vol par exemple), a surpris et choqué mais on s'est aussi attardé sur les causes de cette violence dans les banlieues. C'est là que l'on a commencé à parler, enfin, des discriminations raciales. De nombreuses associations se sont constitué. Les hommes politiques se sont exprimés sur ce sujet. Les politiques publiques elles-mêmes, après tant d'année d'ignorance, ont pris en compte ce problème, à travers des mesures mineures mais qui ont tout de même le mérite d'exister. Je pense à la création d'une haute autorité de lutte contre les discriminations (la HALDE) et le renforcement récent de ses pouvoirs, la création d'un ministère délégué à l'égalité des chances, l'impulsion d'une charte de la diversité, etc.
    L'efficacité de ces mesures est discutable. Je le disais, elles ont au moins le mérite d'exister, mais compte tenu de l'ampleur des discriminations (maintes fois mises en lumière par de nombreux chercheurs en sciences sociales) - phénomène inacceptable dans une république qui érige l'égalité en doctrine cardinale -, on est encore loin du compte !
    Pour le moment, la prise de conscience dont je parlais plus haut reste superficielle. Elle ne s'est pas accompagnée de la mise en place d'outils de mesure sans lesquels il est vain de prétendre lutter contre les discriminations raciales. La volonté politique dont se targue le gouvernement n'a pas accouché de dispositifs ou de politiques publiques réellement pro-actives et efficaces. L'exemple de la HALDE (Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l'égalité) est à cet égard significatif. Tandis que les structures comparables existant à l'étranger, en Angleterre ou en Belgique par exemple, disposent de budgets conséquents, de moyens juridiques et de réels pouvoirs de sanction, la HALDE a un budget ridicule (quelques millions d'euros) et ne dispose clairement pas des moyens, financiers et humains, qui lui permettraient de combattre les discriminations. On est donc davantage dans le domaine de l'affichage que de l'action.


    En Allemagne comme ailleurs, on a beaucoup parlé de ce qui s'est passé dans les banlieues à l'automne 2005. Comment avez-vous analysé ces événements, quelles en sont les causes profondes?


    Ces émeutes étaient à la fois logiques et prévisibles. Toutes les causes d'une explosion étaient réunies depuis longtemps. Et elles le sont toujours ! Quelles sont ces causes ? Elles sont d'abord sociales : précarité et pauvreté se conjuguent sur des territoires enclavés et ghettoïsés, désertés par les pouvoirs publics. Un exemple : Clichy, la commune d'où sont parties les émeutes, ne dispose même pas d'une agence ANPE ! Et tandis qu'il faut une heure pour aller de paris à Lille (150km) en TGV, il faut 1h30 pour aller de Paris à Clichy (15km) du fait d'une desserte par les transports en commun désastreuse ! Le taux de chômage dans les quartiers sensibles est 2 à 3 fois supérieur à la moyenne nationale, et il est encore plus élevé pour les personnes issues de l'immigration... Mais à ce mal-être social se superpose aussi un mal-être identitaire profond. Ce sont des causes que l'on pourrait qualifier de « culturelles », mais le terme est en partie impropre car il ne désigne qu'une petite partie de la réalité. En effet, c'est davantage un malaise identitaire qui survient dans les quartiers. Celui-ci est un agglomérat de plusieurs sentiments diffus : la peur du déclassement, la sensation d'être exclu et rejeté d'une société qui, à l'évidence, supporte mal les « étrangers » ou ceux qui y ressemblent (c'est là que joue la mécanique de la discrimination raciale), le décalage entre les nobles principes de la République et la réalité de la ghettoïsation, etc. Il a donc suffi d'une étincelle – la mort de deux jeunes poursuivis, à tort, par des policiers – pour que tout explose.
    Pour autant, ces causes profondes n'expliquent pas tout, notamment dans le déroulé des événements de l'automne 2005. En effet, si une explosion était prévisible, son ampleur et sa brutalité ne l'étaient pas. Cela s'explique par des dynamiques propres aux banlieues, et que des gens « de l'extérieur » peuvent difficilement appréhender. Le concept qui a été développé dans un film, « La haine », l'explique assez bien : tout événement pouvant permettre d'extérioriser une violence intérieure est immédiatement utilisé, sans médiation, sans amortisseur, sans rien qui puisse la catalyser. S'en prendre à des établissements publics, comme des écoles ou des mairies, peut sembler absurde, mais ça traduit un haine sourde de tout ce symbolise un Etat déficient et une société autiste. Après, chacun juge cela en vertu de ses propres catégories morales : c'est bien ou c'est mal. Mais porter un jugement ne sert à rien, ce qui est utile c'est de comprendre les ressorts de cette violence afin de mieux la juguler en agissant sur ses fondements.


    De nombreux acteurs politiques allemands ont eu peur et ont encore peur que de tels actes de violence puissent éclater en Allemagne. Pensez-vous que cela soit justifié ? En quoi ces actes de violence peuvent-ils être vus comme « purement français » ?



    La situation française est tout de même exceptionnelle à plusieurs égards. D'abord, je vous le disais plus haut, il y a un décalage insupportable entre les principes vertueux proclamés par la République et la réalité des quartiers sensibles : inégalités sociales et discriminations raciales se conjuguent pour accroître le malaise et la frustration, donc, mécaniquement, les violences de contestation. Cette situation n'existe pas en Allemagne, où les pouvoirs publics ne se réfugient pas derrière de beaux principes, mais agissent de façon pragmatique. Je parle de l'Allemagne, mais je pourrais aussi bien parler de la Belgique ou de l'Angleterre, où les problèmes sont examinés objectivement, sans prismes déformants, sans idéologie, et où des réponses efficaces et pragmatiques sont apportées. L'exemple de la Grande coalition en Allemagne est frappant : voir deux partis antagonistes gouverner ensemble et chercher ensemble des solutions, c'est tout de même assez inimaginable en France !
    La deuxième raison pour laquelle la situation française est particulière tient à l'histoire de l'immigration. L'afflux massif d'immigrés en provenance de pays non-européens est beaucoup plus récente en Allemagne, et leur origine géographique est aussi beaucoup plus circonscrite : il s'agit d'immigrés turcs, pour l'essentiel. En France, cet afflux massif d'immigrés d'origine non-européenne remonte aux années 50 et 60. On en est aujourd'hui, selon la formule rituelle (et très contestable), à la « 3ème génération ». En réalité, ceux dont on parle sont Français, en vertu du droit du sol, mais ils ne sont pas encore vraiment considérés comme tels. C'est précisément ce que traduit un phénomène comme la discrimination raciale : le fondement de cette discrimination n'est pas tant la nationalité que l'origine, réelle ou supposée, des Français « issus de l'immigration ». Et le décalage entre le fait d'être citoyen français sur le papier, mais non reconnu comme tel dans la réalité est proprement insupportable. C'est pour cela que, lors des émeutes de l'automne 2005, des jeunes déchiraient devant les caméras de télévision leurs cartes d'identité : ce geste, très violent en République, traduisait une fois de plus ce décalage : Français sur le papier, étranger en fait. Ajoutez à cela le rôle perturbateur des médias et le cocktail devient explosif !
    La troisième raison pour laquelle la situation française, enfin, est particulière tient à l'imaginaire post-colonial. Je n'aime pas trop exagérer ce facteur, mais enfin, force est de remarquer qu'il est incontestable ! L'article 4 de la loi du 23 février 2004 « jugeant » le « rôle positif de la colonisation » fut de ce point de vue stupéfiant ! La perte de l'Algérie continue de hanter nombre de consciences et d'impacter l'imaginaire nationale. Et comme les Français d'origine algérienne sont les plus nombreux, leur situation n'est pas particulièrement enviable : ce sont eux qui souffrent le plus des discriminations raciales...


    Un an après cette crise, pensez-vous que le gouvernement français ait pris les mesures nécessaires pour répondre aux problèmes des banlieues?


    Des efforts ont été faits. La construction de logements sociaux a été nettement accélérée. Un plan pour l'égalité des chances a été élaboré. Une loi a été votée. Certaines mesures vont dans le bon sens, comme le renforcement des pouvoirs de la Halde, les lycées-excellence, la charte de la diversité, les préfets à l'égalité des chances, la création de nouvelles zones franches urbaines ou la légalisation du testing. D'autres apparaissent moins pertinentes, comme l'apprentissage à 14 ans ou le contrat de responsabilité parentale, qui prévoit la possibilité de suspendre les allocations familiales en cas d'absentéisme de l'enfant à l'école. En tout cas, on ne peut pas dire que rien n'a été fait. Est-ce pour autant suffisant ? Je ne le pense pas. Les problèmes de fond demeurent : les ségrégations scolaire, sociale et territoriale perdurent, la discrimination raciale semble toujours aussi forte. Je dis « semble » car aucun n'appareil de mesure n'a encore été mis en place. Dans ce domaine donc, on continue de tâtonner. 
             

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    On ne parle souvent que de la face noire des banlieues, quelle est l'autre face ?


    Il est vrai que la face noire saute aux yeux. C'est d'ailleurs elle que, d'une certaine manière, j'ai mis en lumière dans mon dernier roman, Cités à comparaître, paru chez Stock en mai dernier. C'est normal que cette face-là saute aux yeux, car pendant des années on l'a ignorée. Pourtant, réduire la banlieue et les jeunes de banlieues à ce seul versant serait catastrophique, et totalement inappropriée. Car la banlieue, malgré ses problèmes, vit et se démène. Elle produit des succès, dans le sport et le spectacle, on le sait, mais aussi à l'école ou en littérature, ce que l'on sait moins car c'est moins visible. A l'école, il suffit souvent d'un tout petit coup de pouce pour faire émerger les talents et produire des trajectoires de réussite. C'est précisément ce que fait Sciences Po à travers les conventions Education prioritaire. Sciences Po va dans les lycées classés ZEP pour recruter les talents de demain. De nombreuses entreprises le font également. Pourquoi ? Parce que la banlieue regorge de talents, dans tous les domaines. La diversité sociale et culturelle est une formidable valeur ajoutée collective, pour l'ensemble de la société, à condition de parvenir à la gérer correctement. Mais tout cela se joue d'abord dans la tête, et j'ai bien peur que le corps social national soit encore assez réfractaire vis-à-vis de cette diversité. C'est là que le bât blesse...


    On dit que le modèle républicain français ne fonctionne plus. Comment définissez-vous ce modèle ? Est-ce le modèle lui-même qui est en crise ou bien est-il simplement mal mis en oeuvre ? Quelles idées proposeriez-vous pour le modifier ou le remplacer ?
    Parler de « modèle » me semble un peu excessif, mais puisque c'est la formule usuelle, allons-y... ! Le modèle républicain, donc, est un très beau modèle... sur le papier, hélas ! Synthétisé par la devise de la République (liberté, égalité, fraternité), il a connu de merveilleux succès et, ne l'oublions jamais, il revient de loin ! Je dis hélas car aujourd'hui l'on constate une série de dysfonctionnements pernicieux. Il y a d'abord ce décalage entre les principes et la réalité dont je parlais plus haut : la fraternité n'est qu'un mot couché sur la Constitution... Le modèle républicain souffre ensuite d'excessives rigidités, dogmatiques pour l'essentiel. C'est entre autres choses ce que Tocqueville appelait « la passion de l'égalité ». Focalisé sur l'égalité (dont l'égalitarisme est la perverse déviance), il en oublie l'équité. Or c'est d'équité que nous avons surtout besoin aujourd'hui. Cela nous amène à une troisième faiblesse du modèle républicain français, qui fut jadis sa principale force : son caractère abstrait et universel. Or la non-reconnaissance d'un certain nombre de particularismes bloque la mise en œuvre de solutions, de politiques spécifiquement adaptées à certaines catégories de la population. Je ne parle pas de la reconnaissance de spécificités raciales ou religieuses, complètement en contradiction avec les principes républicains et prohibées par la Constitution (et heureusement !), mais de la reconnaissance de certaines situations particulières liées à ce que l'on appelle les « inégalités de départ ». Le caractère abstrait du principe d'égalité, là encore, conduit à méconnaître certains phénomènes – la discrimination raciale par exemple. Longtemps, notre République a ainsi prôné l'inaction dans ce domaine sous prétexte que puisque les individus étaient tous égaux, il ne pouvait tout simplement pas y avoir de discriminations. On ne faisait donc rien. Aujourd'hui encore, cela perdure.
    Tout cela contribue à accroître les frustrations chez certaines catégories de la population, particulièrement victimes de ces inégalités de départ. On dit aux jeunes des quartiers, pour beaucoup issus d'une immigration qui est mal perçue dans la société, qu'ils sont citoyens Français, avec les mêmes droits que les autres citoyens, mais en même temps on leur fait sentir à chaque instant qu'ils sont différents, que leurs stigmates dérangent, qu'ils posent problème en raison de leur origine, de leurs mœurs, de leur religion, ou que sais-je encore... On dit à ces individus que la République, c'est l'égalité, or partout c'est l'inégalité qui prévaut et se creuse. La représentation politique est à cet égard significative du malaise. Car être citoyen dans un système démocratique, c'est avoir le droit de voter mais aussi d'être élu. Or que constate-t-on ? La tragique homogénéité sociale et culturelle des instances représentatives, de l'Assemblée nationale, mais aussi, par extension, de tous les lieux de pouvoir de la République : la haute fonction publique, les grandes entreprises, etc. Comment se reconnaître dans une République socialement et culturellement uniforme, dans des représentants qui ne représentent qu'eux-mêmes ou leur catégorie sociale ? Naturellement, c'est aussi en amont, dès l'école, que tout se joue. Et les grandes écoles ne jouent plus comme par le passé leur fonction de promotion sociale : leur recrutement, Sciences Po mis à part, reste homogène. Les grandes écoles ne sont pas seules en cause, bien sûr. C'est tout le système éducatif qui est en accusation. Les mécanismes d'orientation dans les collèges et les lycées situés sur des territoires difficiles sont dramatiques, etc.
    Des propositions ? Il y en a beaucoup. En voici quelques-unes, simples, réalistes et essentielles. D'abord, il faut insuffler plus de souplesse au modèle républicain. Il faut développer des politiques d'action positive, non fondées sur des critères raciaux ou religieux, mais sur des critères sociaux et territoriaux. Cela existe déjà, à travers les ZEP ou la politique de la ville, mais il faudrait les systématiser et les rationaliser, autrement dit les rendre plus efficaces. Les territoires en difficultés de la République – je parle des banlieues mais aussi de tous les autres territoires, ruraux notamment, qui souffrent de difficultés sociales et économiques chroniques – doivent devenir la priorité de nos gouvernants. Il faut se servir de tous les leviers existants pour renforcer les moyens financiers qui leur sont alloués, jouer sur les synergies entre les collèges, les lycées et les universités sur ces territoires afin de développer des projets pédagogiques spécifiques. Autre chose, sur l'école, une proposition essentielle qui pourrait être étendue à la police : il faut impérativement cesser d'envoyer dans les établissements difficiles de jeunes enseignants ou policiers inexpérimentés. C'est du bon sens ! ce qu'il faut faire, c'est renverser le système de points et envoyer dans ces établissements des personnes mieux payées, volontaires et expérimentées. Cela éviterait bien des catastrophes... La lutte contre les discriminations raciales doit, elle, passer par une politique plus pro-active. Il faut mettre en place un appareil statistique permettant de mesurer précisément quels sont les domaines et les catégories de la population les plus ciblées par la discrimination raciale. Il existe une charte de la diversité, très bien, mais pour le moment celle-ci n'est ni incitative, ni contraignante. Autrement dit, une entreprise peut signer cette charte en continuant à discriminer ! Forcément puisqu'il n'y a aucun moyen de mesurer ses progrès et aucune sanction particulière prévue en cas de non-respect de son obligation de respecter la diversité sociale et culturelle dans son recrutement et la promotion de ses effectifs.
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  • - Chronique publiée/Marianne/Agora/présidentielles





     



    Banlieues : de la fracture à la rupture





    Par Karim Amellal, auteur, maître de conférence à Sciences-Po




     



    De communication, aujourd'hui, l'on a grand besoin. Je ne parle pas, bien sûr, de cette communication-marketing qui pollue le champ politique, mais d'échange constructif, de rencontre par-delà les tribus culturelles et les classes sociales. Ce sont là les clés du pluralisme. Or ce qui règne, c'est la distance, partout, et en politique plus qu'ailleurs.

    La fracture entre les élites et le peuple est immense. C'est une perversion lourde, et ancienne, de la démocratie représentative. Ce qui frappe, désormais, c'est la disqualification totale des personnages politiques et, pire, de la Politique elle-même, ainsi que l'ampleur sans précédent de la défiance qui en résulte.
    D'ailleurs, certaines franges de la population accumulent depuis quelques années davantage de rancœur et de méfiance à l'égard de la politique et des hommes politiques. Ce sont les habitants des « quartiers sensibles ». Et il ne s'agit pas que des jeunes, des personnes issues de l'immigration ou des « déclassés », il s'agit de toute cette France distante des centres-villes, qui vit à l'ombre du béton, de cette France qui souffre de la délinquance, de l'exclusion, de la ségrégation.

    Trente années d'atonie, de mensonges et de capitulations ont achevé de convaincre cette France-là que rien n'était à espérer du côté des politiques. Tous les maux intriqués et concentrés sur ces quelques arpents de la République – de la délinquance à l'extrême pauvreté - n'ont reçu de la part des gouvernements successifs que pansements absurdes et paroles effrénées. Alors, dans ces conditions, comment faire confiance aux politiques ? Comment croire aux vertus de la politique ? Vers qui se tourner, sinon vers les extrêmes ou le néant qui, le jour du vote, induiront deux comportements que l'on ne connaît que trop bien dans notre démocratie délabrée : le vote Front National et l'abstention rageuse.

    Il y a à peine un an, je signais dans les colonnes du Monde une tribune intitulée « Une défiance colossale ». C'était en pleines émeutes urbaines et j'essayais d'y expliquer que les jeunes qui brûlaient des voitures, aussi inexcusables fussent-ils, avaient tout de même quelques raisons d'être mécontents. Un an après, les mêmes jeunes sont toujours là. Ils sont encore reclus dans leurs cités, avec moins de chances que bien d'autres de rester à l'école, de faire des études supérieures, de devenir ingénieur ou médecin. Alors, qu'est-ce qui a changé ? Si peu de choses... Un ministre délégué à l'égalité des chances a été nommé, une loi sur l'égalité des chances a été promulguée, la Halde a été installée, ses pouvoirs ont été légèrement renforcés, une Charte de la diversité circule, quelque part... Mais qu'est-ce qui a vraiment changé ? Est-ce que les discriminations ont reculé ? Est-ce que le taux de chômage, dans les zones urbaines sensibles, a diminué ? Est-ce que la déscolarisation – qui concerne 150 000 élèves par an, a régressé ? Où sont les chiffres, hormis ceux de la délinquance qui n'en finissent pas d'augmenter ? Est-ce qu'il y a plus d'espoir, davantage de bonheur ; est-ce que les jeunes ont moins de raisons qu'hier de brûler des voitures ? Non, bien sûr, au contraire !

    Car leur défiance, elle, a sensiblement évolué. Elle n'est plus la même qu'il y a un an. Elle a doublé de volume. Elle est comme un ganglion qui affleure à la surface de la peau, qui signale une tumeur, dans les limbes, sous le corps, qui enfle et se repaît du silence ambiant. Et dans ce contexte, que font les politiques, l'élection présidentielle se profilant à l'horizon ? Ils font ce qu'ils ont toujours fait : ils surfent. La vague est toujours la même. Depuis 2002, c'est la peur. Quant aux questions essentielles - l'emploi, le logement, l'éducation -, elles disparaissent peu à peu, écartées du débat, politiquement inopportunes.

    A droite comme à gauche, les deux principaux candidats – d'ores et déjà propulsés au second tour par la médiarchie – s'en donnent à cœur joie. Sarkozy pointe du doigt l'insécurité alors que sa politique de lutte contre la délinquance est un colossal échec, mis en lumière tant par les chiffres de l'Observatoire national de la délinquance que par la note d'un préfet de la République – a priori peu coupable de « gauchisme » ! Quant à Ségolène, depuis sa visite à Bondy en mai dernier, elle lui emboîte le pas, sans frémir, sans sourciller, sans scrupules. Défenseuse de l'ordre et parangonne de la vertu, mais tout de même encore vaguement de gauche, ça ne la gène pas de proposer « un placement d'office dans un service à encadrement militaire » ou la conditionnalité des prestations sociales (qui, du reste, existe déjà depuis la loi sur l'égalité des chances !). Mais sur les indispensables pré-requis d'une politique sécuritaire juste et légitime : la prévention, le social, la rénovation du cadre urbain, l'égalité réelle, l'école, il n'y a rien, rien que des mots vagues pour définir des situations effrayantes.

    Alors les repères sont brouillés. La rhétorique de la rupture est une vaste blague pour qui vit aujourd'hui dans les quartiers ! Le débat – déjà ! – tourne court. Jeunes et moins jeunes commencent à rire lorsqu'ils entendent Sarkozy proposer un - le combientième ?! – projet de loi sur la délinquance, ou la sécurité intérieure, on ne sait plus très bien. Jeunes et moins jeunes rigolent lorsqu'ils écoutent Ségolène parler de démocratie participative tout en la voyant brandir son bâton de gendarme en Seine-Saint-Denis. Ailleurs, en embuscade, l'extrême-droite pavoise.

    Certains s'étonnent en ce moment de la résurgence des violences, dirigées, celles-ci, contre des policiers. Souvenons-nous, il y a un an, les mêmes ne comprenaient pas ces jeunes qui brûlaient des voitures. Triste similitude, aisément explicable : la défiance, au sens propre comme au sens figuré.














    Lundi 23 Octobre 2006



    Karim Amellal



     




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