• Chronique Marianne

    Cap sur les territoires en souffrance

    Par Karim Amellal, auteur, maître de conférence à Sciences-Po

    Certaines zones rurales n'ont pas grand-chose à envier aux « Zones urbaines sensibles » dont s'occupe la politique de la ville. Dans des campagnes sinistrées, abandonnées par les pouvoirs publics, désertées par les services publics, ignorées par les médias, certains territoires ruraux accumulent, eux aussi, les « problèmes », sociaux, économiques, éducatifs et culturels.





    Le dernier rapport de l'Observatoire des Zones Urbaines Sensibles (Onzus) abonde encore dans le sens des sceptiques – dont je suis – qui considèrent que les efforts déployés ces dernières années en direction des « quartiers sensibles » sont insuffisants ou ne vont pas dans la bonne direction. Certes, et il faut le dire d'emblée, ce rapport n'intègre pas l'impact des mesures prises en urgence par le gouvernement après les émeutes de l'automne dernier : apprentissage à partir de 14 ans, création de quinze nouvelles Zones Franches, création d'une Agence nationale pour la cohésion sociale et l'égalité des chances, renforcement des pouvoirs de la Halde et légalisation du testing, contrat de responsabilité parentale (lequel prévoit la possibilité de suspendre les allocations familiales en cas d'absentéisme scolaire), service civil volontaire, programme de rénovation urbaine.

    On peut discuter de l'efficacité de telles mesures, voire, dans le cas de la conditionnalité des prestations sociales, de leur légitimité – ce que j'ai fait à de nombreuses reprises. Néanmoins, en ne considérant que le seul critère financier, on ne peut pas sérieusement dire que rien n'a été fait. À titre d'exemple, en matière de politique de la ville, le montant des enveloppes dites FIV (fonds interministériels à la ville) a augmenté de 47% en moyenne en Ile-de-France et le montant des travaux prévus dans le cadre du programme national de rénovation urbaine sera de 35 milliards d'euros d'ici 2013 (contre 2,5 milliards sur la période 2004-2008). Pour autant, et compte tenu du très bas niveau, en termes de taux de chômage, d'écarts de revenus, d'écarts scolaires, d'où partaient les quartiers sensibles, on ne peut pas dire non plus que l'on en a trop fait et qu'il faut s'arrêter là. Sûrement pas.

    Car ce que pointe aussi le dernier rapport de l'Onzus, et avec lui nombre d'autres rapports ou de livres importants (dont l'un des plus accablants est sans doute celui de Martin Hirsch, La pauvreté en héritage), c'est que les inégalités se creusent, que la pauvreté enfle, que la « précarité » - ou les précarités, tant celles-ci sont multiformes et caractérisent des situations dissemblables – ne cessent de grandir, en se transformant, à l'ombre des généreux principes de notre République qu'illustre son « slogan » : Liberté-Egalité-Fraternité.

    À l'évidence, certains individus souffrent plus que d'autres dans la mesure où ils cumulent les handicaps. C'est par exemple le cas des personnes « issues de l'immigration » qui habitent dans des quartiers sensibles. Celles-ci, en effet, souffrent d'abord des caractéristiques inhérentes au territoire (chômage endémique, ghettoïsation, absence de services publics, enclavement). Mais elles subissent aussi de plein fouet les conséquences de leurs stigmates : les discriminations raciales, on le sait, se surajoutent aux problèmes de nature socio-économique.

    Mais ce que met aussi en lumière la problématique des quartiers sensibles, c'est celle, bien plus générale, de ce que l'on pourrait appeler les « quartiers en souffrance », urbains ou ruraux, qui polarisent une masse critique stupéfiante de caractéristiques négatives. Certaines zones rurales n'ont en effet pas grand-chose à envier aux « Zones urbaines sensibles » dont s'occupe la politique de la ville. Planqués dans des campagnes sinistrées, abandonnées par les pouvoirs publics, désertés par les services publics, ignorés par les médias, certains territoires ruraux accumulent eux aussi les « problèmes », sociaux et économiques d'abord, éducatifs et culturels aussi tant l'emploi est inexistant et l'accès aux bien culturels impossible. Tout cela obère les perspectives et développe les frustrations.

    Il n'y a d'ailleurs aucun doute sur les raisons qui, dans les deux cas – quartiers urbains défavorisés et zones rurales sinistrées – conduisent un volume d'habitants important à voter en faveur de l'extrême droite. Les limites de notre « République sociale » - c'est-à-dire de notre Etat-providence - valent aussi bien pour les banlieues que pour les territoires ruraux en faillite : dans les deux cas, le décalage entre les principes de générosité et de solidarité proclamés et la réalité du « chacun pour soi », de l'accroissement des inégalités et de la perte des repères collectifs est devenu insupportable. Et tant pour les banlieues que pour les autres territoires en souffrance, une solution devrait définitivement s'imposer : la discrimination – ou l'action - positive, c'est-à-dire la marche vers l'égalité réelle. Il ne s'agit évidemment pas de retenir des critères raciaux, religieux ou culturels, il s'agit d'abord de s'appuyer sur des indicateurs sérieux, sociaux et économiques.

    De nombreuses politiques publiques, désormais, oeuvrent dans ce sens. Les Zones Franches ou les Zones d'Education Prioritaires sont par exemple fondées sur le principe que, lorsque certains territoires accumulent davantage de problèmes que d'autres, il faut les cibler en priorité et déployer plus de moyens. Hélas, cela ne suffit plus. Et tandis que l'on agit en faveur des quartiers sensibles, il semble que l'on oublie en même temps d'agir en direction des zones rurales défavorisées, ce qui nourrit naturellement le ressentiment et fait le jeu du Front National.

    Il manque en vérité un projet de société qui remette au centre des débats la problématique des territoires pauvres. Pour notre France diluée dans la mondialisation, l'un des principaux enjeux du futur est là : faire avancer tout le monde dans un même mouvement, ne laisser de côté personne. C'est aussi cela l'égalité des chances. Et celle-ci concerne tout le monde : les jeunes des cités aussi bien que les enfants d'agriculteurs modestes de la Loire.

    La « question sociale », c'est tout cela. Elle est centrale et, plus que jamais dans notre économie mondialisée et turbulente, elle doit être placée au cœur d'un projet collectif. Pourvu, donc, que le débat, à l'occasion de ces présidentielles, ne soit pas biaisé par la délinquance comme il le fut en 2002. Le principe d'un développement équitable des territoires en souffrance doit être au cœur des programmes des candidats... À suivre !


    Jeudi 16 Novembre 2006
    Karim Amellal

  • Commentaires

    1
    Hugues Vernet
    Mardi 21 Novembre 2006 à 17:45
    remarque
    Je suis plutot daccord avec votre texte et je trouve que c'est tout a fait pertinent d'etendre vos remarques et propositions sur les quartiers aux autres territoires sensibles dont justement les zones rurales. j'habite dans une campagne où, comme vous le dites, il n'y a pas une activité economique à l'horizon, pas une usine, pas une entreprise dans un rayon de 50km à la ronde. Je vois les jeunes errer dans les villages et franchement je ne vois pas enormement de differences avec les jeunes de banlieues, si ce n'est leur couleur de peau. en tous cas, votre texte est interessant et important car il ne faut pas que tout ce que l'on dit sur les banlieues fassent passer au second plan dautres situations. bien cordialement. HV
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