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    Le discours qu'a prononcé le président de la République le 17 décembre dernier à l'école Polytechnique est sans conteste un discours important. Et son importance ne réside pas tant dans les mesures annoncées qui, pour l'essentiel, sont insuffisantes ou existent déjà, même au stade embryonnaire (j'y reviendrai bien sûr), que dans la direction générale fixée par le chef de l'Etat, laquelle me semble positive à au moins trois égards : 1) elle fait de la diversité sociale un thème et un enjeu de mobilisation nationale 2) à travers le rappel de quelques principes simples et compatibles avec le modèle républicain et 3) en créant des avancées significatives, là encore compatibles avec nos principes, notamment sur la question de la mesure (statistiques ethniques).


    1)      L'importance conférée à l'objectif de promotion de la diversité

    Dire le constat que les différents lieux de pouvoir (grandes écoles, politique, médias, grandes entreprises) de notre République ne sont pas à l'image de la population est un acte politique majeur à mettre au crédit de Nicolas Sarkozy. Certes, Jacques Chirac, dans un discours de 2003 consacré au principe de laïcité avait déjà rappelé l'importance de l'inscription dans notre pacte républicain de l'égalité des chances et des droits et la richesse de la diversité, mais le discours était avant tout consacré à la défense de la laïcité et il n'abordait l'apport positif de la diversité que de façon accidentelle. Sarkozy est donc le premier chef de l'Etat à consacrer un discours à cette notion qui, par le fait même, en est consacrée.


     Certains, dans ces conditions, peuvent s'énerver de ce constat en relevant que, d'abord, la diversité ne veut rien dire et qu'en parler est dangereux car elle s'oppose à la notion d'unité sur laquelle repose notre édifice juridique et politique. Dangereux pourquoi ? Parce que la diversité masquerait une conception « communautariste » de notre société où les minorités pourraient légitimement, dans une concurrence redoutable, revendiquer des droits propres, un droit à la différence qui, très vite, confinerait au droit de la différence. Je répondrai plus tard à la question, décisive, de savoir ce qu'est la diversité et si elle n'est pas après tout qu'un avatar[1] du prêt-à-penser mâtiné de politiquement correct. Sur la menace communautariste, un mot. La diversité est souvent liée à la notion de représentation de groupes, de « minorités » si l'on veut bien ici tolérer le terme, réputés discriminés, donc sous-représentés : on parle ainsi fréquemment (abominable expression, au passage) de « mieux représenter la diversité », dans les partis politiques ou dans les médias, entre autres[2]. Or en vertu de l'indifférenciation du principe de citoyenneté, les institutions n'ont pas être représentatives de segments particuliers de la population mais au contraire de la Nation toute entière, au-delà même des particularismes ethniques ou sociaux, et incarner ainsi l'intérêt général. Soit. A ceci près que lorsque l'on constate que les lieux où s'exercent et où s'incarnent la représentation et le pouvoir sont exclusivement « habités » par une seule et unique catégorie de citoyens, on est en droit de se demander s'il n'y a pas une faille grave dans le processus de fabrication des élites et le fonctionnement de la démocratie représentative. Bien sûr, cette faille a sans doute toujours existé et elle est d'une certaine manière au cœur du principe même de démocratie représentative (ne parlait-on pas jadis de la coupure entre le pays réel et le pays formel ?). Mais le fait est que ce décalage considérable entre l'uniformité des lieux de pouvoirs et la diversité de la société française et, en contrepoint, entre une égalité formelle et une inégalité réelle pour beaucoup, apparaît aujourd'hui inacceptable dans un pays où les principes républicains sont érigés en « modèle » mais où, de facto, de nombreuses logiques ségrégatives, discriminatoires et corporatistes insidieuses paralysent l'ascenseur social.

    Pendant des décennies, ces problèmes ont été occultés par les pouvoirs publics et les responsables politiques. Rappelons que le tabou de la discrimination raciale n'a été levé dans notre pays qu'à la fin des années 90. Avant cela, il était hasardeux d'en parler puisque en République françaises les hommes étaient réputés tous égaux et qu'en raison de cette réputation il ne pouvait y avoir de discrimination...  

    Ainsi, la force théorique du modèle républicain, en particulier du principe color-blind ou universaliste de la citoyenneté et du  paradigme de l'assimilation des immigrés dans le « creuset » français qui a prévalu pendant plus d'un siècle, a longtemps fait obstacle à toute prise en compte institutionnelle du caractère multiculturel de notre société et, par voie de conséquence. C'est le très ancien débat – et défi - relatif au « de pluribus unum[3] » étatsunien : la diversité du corps social peut-elle, à travers la notion de citoyenneté, être cristallisée dans une unité politique et nationale ? En vérité, cette question capitale se pose en France dans les mêmes termes depuis la Révolution  puis l'avènement de la IIIème République ! Que l'on se souvienne du souci de l'abbé Grégoire d' « anéantir les patois », de celui de Michelet d' « imprimer la République dans les cœurs et les âmes » ou encore de la crispation de Ferry face aux « petits patries » !

    Dans ce contexte historique, il est peu d'écrire que la reconnaissance de l'apport positif de la diversité culturelle pour la cohésion nationale constitue pour certains « ultra-républicains » un petit séisme conceptuel dont, personnellement, je me réjouis.
     

    Car rappeler le caractère essentiel de la diversité culturelle dans notre société multiculturelle, c'est aussi reconnaître la place éminente au sein de notre communauté nationale (et non pas contre elle) de ce qu'il faut bien appeler des « minorités culturelles » (terminologie bien plus heureuse et inclusive que celle, partielle, de « minorités visibles » !) dont le moins que l'on puisse dire est qu'elles ont été sacrifiées par, d'une part, la construction de l'Etat-Nation en France depuis l'action décisive et centralisatrice de Philippe le Bel au 13ème siècle s'est faite au détriment de l'ensemble des « petites patries » dont les communautés culturelles contemporaines sont en quelque sorte les ultimes avatars, d'autre part la République elle-même, depuis 1871, notamment dans les colonies.
     

    Cette reconnaissance du rôle positif de la diversité n'est pas une généralité, un leitmotiv sans conséquence. Beaucoup de gens en France ont le sentiment, en raison des discriminations qu'ils subissent, de leurs conditions sociales ou de l'enclavement qui les caractérisent, d'être les laissés-pour-compte de la République, des outsiders globaux dans le système méritocratique de promotion sociale (ce que l'on appelle « l'ascenseur » !). La tentation est grande, dans ces conditions, lorsque l'on n'a rien et surtout lorsque le sentiment est vif que la République, non seulement n'assure pas dans les faits l'égalité qu'elle érige en principe, mais ne fait rien pour lutter contre des maux qui par leur existence remettent en cause la validité des idéaux qu'elle proclame, de s'en détourner ou de se replier sur des acquis plus sûrs, la communauté par exemple. Ce que l'on appelle ainsi le « communautarisme » (soit le repli des individus sur une communauté culturelle réelle ou fantasmée et la production, voire la prévalence, corrélatives d'un système de normes et de valeurs susceptible de concurrencer les règles du droit commun, national, auxquelles sont assujettis tous les citoyens sans distinction) ne nait pas sui generis, mais est suscité, encouragé par les carences et les creux de la République : c'est lorsque celle-ci est absente, léthargique, invisible que se développent en réaction des comportements de protection et de survie qui visent précisément à combler les manques.


     2)      La promotion de la diversité sociale à travers l'affirmation de principes simples au fondement de notre « pacte républicain »

    En replaçant au cœur de son argumentation le concept républicain d'égalité des chances, le président de la République a définitivement enraciné dans la question sociale les inégalités et les discriminations subies par certaines catégories de la population sur le fondement d'un stigmate culturel. Le refus de procéder à une « affirmative action » reposant sur la reconnaissance d'une spécificité raciale, ou ethnique, au profit d'une logique globalisante fondée sur un critère social - le plus inclusif des critères de différenciation possibles, donc le plus consensuel – constitue une clarification capitale à l'appui des politiques d'action positive visant à corriger des inégalités de départ frappant certaines catégories, sociales donc, de la population.

    Comme l'a rappelé la commission présidée par Simone Veil sur le préambule de la Constitution dans le sillage de nombreuses décisions du Conseil Constitutionnel[4], des mesures dérogatoires ou préférentielles (« différenciées ») peuvent déjà être prises, depuis bien longtemps, en France. Cette forme d'action positive, ciblant spécifiquement des groupes sociaux ou des territoires, existe en effet depuis l'avènement de la République et fait écho au principe d'Aristote selon lequel lorsque la loi est trop générale et absolue, il faut apporter un correctif à cette loi afin de s'adapter à certaines circonstances particulières (Ethique à Nicomaque, V, 14). Ces « politiques d'équité », visant à corriger certaines inégalités objectives en vertu de critères sociaux ou territoriaux, ont par exemple donné lieu à la création des « zones franches urbaines » en 1995 ou, plus connues, des « zones d'éducation prioritaire » au début des années 80 : ZEP et ZFU relèvent clairement de politiques d'équité, dérogeant au droit commun et visant à corriger des inégalités selon le principe « donner plus à ceux qui ont moins » (en l'espèce, les territoires défavorisés) sur le fondement de critères objectifs. D'autres exemples peuvent être cités qui correspondent à cette logique d'équité : le statut dérogatoire de la Corse et les avantages fiscaux consentis en conséquence, le statut des TOM, la politique de la ville dans une large mesure, l'action menée par Sciences Po en faveur des lycéens scolarisés en ZEP, etc.

    Le président de la République a clairement affirmé son soutien aux politiques de cette nature, en indiquant qu'il s'agissait de prendre appui sur un critère social, et non sur un critère ethnique qui induirait la construction d'un référentiel ethno-racial, lequel ne s'inscrit pas dans la tradition républicaine et, dans un mouvement mondial de concurrence mémorielle et identitaire, risquerait de fragmenter notre société plus que de la faire progresser.

    Le critère social constitue à cet égard un critère objectif et inclusif satisfaisant qui permet d'englober toutes les inégalités dans la mesure où la concentration des inégalités (sociales, culturelles, religieuses) est très forte au bas de la pyramide sociale. C'est ce que Gwénaëlle Calvès appelle un « équivalent fonctionnel » : fonder une politique de rattrapage/correction sur un critère social permet du même coup de ne pas mettre en œuvre un référentiel ethno-racial difficile à élaborer (problème des métisses par exemple) et risqué pour la cohésion nationale tout en agissant sur plusieurs catégories en même temps : une catégorie sociale bien sûr, celle qui justifie l'action, mais qui englobe également d'autres sous-catégories culturelles ou religieuses frappées par d'autres inégalités (problème du caractère systémique des discriminations qui sont sociales, raciales, territoriales...). Pour simplifier, parce que, sur certains territoires, beaucoup de personnes issues de l'immigration ont des revenus modestes ou sont particulièrement frappés par la précarité, il est pertinent et socialement plus acceptable de prendre en compte leur situation sociale et territoriale plus que leur caractéristique ethnique, laquelle s'avère au demeurant fragile et volatile dans le cas de Français depuis deux, trois ou quatre générations.

    Par conséquent, c'est bien l'objectif de diversité sociale qui doit être retenu en priorité et le chef de l'Etat a eu raison de le faire. Promouvoir la diversité sociale est conforme à notre tradition républicaine et permet concomitamment de promouvoir la diversité culturelle sans recourir à des logiques pernicieuses qui, dans une période de crise, serait massivement rejetée par l'opinion. La discrimination positive, ou action positive, comme l'on voudra, permet bien sûr d'atteindre ce double objectif. Celle-ci ne doit cependant pas être fondée sur un critère ethnique, mais sur des critères sociaux et territoriaux, comme c'est le cas depuis des décennies dans notre pays.

    Prochain post sur les mesures annoncées... A bientôt !

    KA




    [1] Voir à cet égard l'excellent Rapport sur la diversité dans l'enseignement supérieur commandé par Valérie Pécresse à Michel Wieviorka paru chez Michel Laffont en octobre 2008.

    [2] L'Assemblée nationale est à juste titre l'exemple le plus symptomatique puisqu'elle ne comporte aucun(e) député(e) d'origine maghrébine ou africaine alors même que notre pays compte environ 12% (chiffre très variable...) de Français d'origine étrangère.

    [3] La devise américaine « E pluribus unum » (de plusieurs, un seul) était l'idéal-type des pères fondateurs de la nation américaine (Jefferson, Madison, Washington et Lincoln). Le grand défi de la nation américaine était ainsi de transformer les immenses particularismes (religieux surtout) et divisions de la société américaine en unité politique et nationale. C'était d'ailleurs tout le sens du discours de Philadelphie du candidat Obama que de montrer que la nation américaine n'était pas une somme de différences, mais « plus que la somme de ses parties ».
    [4] Le Conseil constitutionnel a validé dans une décision du 12 juillet 1979 la possibilité, lorsque c'est justifié par des différences de situation et conforme à l'objectif de la loi, de procéder à des différenciations (« le principe d'égalité ne fait pas obstacle à ce qu'une loi établisse des règles non identiques à l'égard de personnes se trouvant dans des situations différentes »), mais il a eu l'occasion, dans sa décision du 9 mai 1991, d'affirmer son refus de toute différenciation fondée sur des critères prohibés par la Constitution (en l'espèce l'article 1er de la loi portant statut de la collectivité territoriale de la Corse, qui consacrait l'existence d'un « peuple corse, composante du peuple français » a, été annulé au motif que le concept juridique de « peuple français » contenu dans la Constitution est une « catégorie insusceptible de toute subdivision »).


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  • Je vous souhaite à toutes et tous, ainsi qu'à vos proches, de très belles fêtes de fin d'année. Au plaisir de vous retrouver à la rentrée pour de nouvelles aventures blogosphériques !

    A bientôt,

    Karim 


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  • Je participerai ce soir, en compagnie de parlementaires italien, allemand, britannique et belge, à une émission spéciale sur la BBC sur le thème suivant, tout à fait d'actualité (!) : "how likely a European Obama is ?".

    Demain matin, de 7h50 à 8h30, je serai l'invité de France Bleu Ile-de-France (107.1) et commenterai les mesures annoncées par Nicolas Sarkozy cet après-midi.

     


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  • Jour J. A l'X, aujourd'hui, Nicolas Sarkozy doit annoncer plusieurs mesures en faveur du renforcement de la diversité dans les élites françaises.

    En attendant l'heure H, voici quelques articles sur le sujet :

    Un plan pour accélérer la diversité (Le Parisien)

    Devant les étudiants de l'Ecole polytechnique à Palaiseau (Essonne), le chef de l'Etat devrait annoncer des mesures pour faciliter l'intégration des élèves à l'entrée des grandes écoles. Les partis et les médias devront, eux aussi, faire des efforts.


    Azzeddine Ahmed-Chaouch et Nathalie Schuck | 17.12.2008, 07h00
     

    «Je veux accélérer puissamment la diversité au sein des élites françaises ! » promettait-il fin novembre. Chantre de la « discrimination positive à la française », Nicolas Sarkozy a choisi le site emblématique de Polytechnique à Palaiseau (Essonne) pour dévoiler son « plan sur l'égalité des chances ». Si beaucoup y voient un signal aux banlieues en pleine crise économique, le chef de l'Etat a été clair : aujourd'hui, il s'adressera autant à la jeunesse black et beur qu'aux « enfants d'ouvriers ».
    A l'Elysée, on jure qu'il n'est pas question de nommer un « Monsieur Diversité » au gouvernement, sur le modèle du « Monsieur Plan de relance », Patrick Devedjian. Mais on parle avec insistance d'une mission confiée à une personnalité. Le nom de Richard Descoings circule. Le patron de Sciences-po Paris, que le président apprécie, fut pionnier en ouvrant des filières d'accès aux jeunes de quartiers difficiles. « Un ministère ? J'ai toujours dit non ! » esquive l'intéressé qui sera présent à Palaiseau.

    Les partis devront présenter un bilan annuel

    Côté mesures, Sarkozy entend frapper fort en plein « effet Obama » en imposant des contraintes tous azimuts aux grandes écoles, partis politiques, entreprises et au secteur audiovisuel. Mais pas question, a-t-il promis, de critères ethniques, qu'il avait pourtant envisagés un temps avant son élection.
    Selon le quotidien « la Croix », Sarkozy, qui veut ouvrir grand les portes de l'ENA ou d'HEC, devrait imposer que chaque classe préparatoire aux grandes écoles accueille 30 % d'élèves boursiers. Il devrait aussi relancer certaines mesures du plan Banlieues de Fadela Amara, qui tarde à être mis en œuvre.
    Les partis politiques, eux, seraient obligés de présenter chaque année leur bilan diversité, sous peine de se voir couper leurs subventions publiques. Sur cette question, le président veut d'ailleurs une UMP exemplaire.
    Mais le parti majoritaire, qui a renouvelé plus de la moitié de ses cadres, a du chemin à faire : sur ses 577 circonscriptions, seules une dizaine de personnes issues de la diversité ont été élues. Maigre consolation, l'une d'elles, Samia Soultani, 35 ans, devrait devenir secrétaire fédérale UMP de la Mayenne...
    Côté écrans, France Télévisions a annoncé hier la création d'un comité diversité pour « passer à la vitesse supérieure ». Le président veut mettre les chaînes privées au même régime : leur convention ne serait pas renouvelée par le CSA si elles ne font pas de progrès. Enfin, Sarkozy va répéter qu'il veut faire de la fonction publique un « modèle ». Lui-même a donné l'exemple en nommant des préfets issus de l'immigration, tels Pierre N'Gahane, d'origine camerounaise. Ministre de l'Intérieur, déjà, il avait nommé Aïssa Dermouche, d'origine algérienne, soulevant un tollé en parlant de « préfet musulman ».
    Sa grande fierté reste d'avoir fait entrer Rachida Dati, Fadela Amara et Rama Yade au gouvernement, même si elles l'ont un peu déçu pour des raisons différentes. Il n'empêche : ces trois ministres seront à ses côtés aujourd'hui. Quant à la réforme du préambule de la Constitution qu'il appelait de ses voeux pour y introduire la notion de diversité, elle attendra ! Ce matin, Simone Veil lui remettra son rapport, qui préconise... de ne rien changer.

     

     

    Le Figaro : 

    Le président devrait annoncer mercredi après-midi de nouvelles mesures pour faciliter l'accès aux grandes écoles et à la haute administration des jeunes issus de l'immigration ou de milieux défavorisés. Suivez en direct le discours du chef de l'Etat à 14h30 avec Public Sénat.

    Comment sortir des petits pas en matière d'égalité des chances ? Comment relancer cet idéal affiché depuis des siècles, jusque dans la devise de la République ? Nicolas Sarkozy devrait apporter ses réponses mercredi après-midi, lors d'un discours qu'il prononcera à l'École polytechnique.

    À titre personnel, le président était favorable à une «politique prioritaire», notamment envers les minorités. Mais cette action positive se heurte à la Constitution, dès lors qu'on entend la systématiser et l'inscrire dans la loi. Car la France ne reconnaît que des citoyens, quelle que soit leur origine ou leur couleur de peau... La commission Veil, chargée de réfléchir au préambule de la Constitution, a d'ailleurs rejeté les politiques préférentielles fondées sur la race, et mis en garde contre leurs effets pervers.

    Aux États-Unis, la Cour suprême est régulièrement saisie par des Américains blancs qui s'estiment lésés, victimes de discrimination à l'envers. Et un ressentiment entre communautés s'est installé comme une plaie, que Barack Obama a décrit dans son discours sur la race prononcé durant sa campagne.

    En France, le conseiller du président, Henri Guaino, redoute que des rancœurs n'éclatent tandis que la crise menace. La diversité pourrait laisser croire aux «petits Blancs» qu'ils sont les oubliés du gouvernement.

    C'est donc finalement un discours social que devrait prononcer aujourd'hui le président. L'objectif est d'éviter une fracture dans les classes populaires. «Nous avons replacé la diversité dans une cause plus large, celle de la mobilité sociale», dit-on à l'Élysée. C'est au cœur du creuset français, dans la fonction publique et les grandes écoles, que Nicolas Sarkozy entend relancer le fameux ascenseur social. «Je veillerai (...) à ce que dans nos grandes écoles, dans nos universités, la diversité sociale qui regroupe souvent la diversité ethnique puisse se retrouver de façon beaucoup plus volontariste», avait-il annoncé fin novembre.

     

    Demande de visibilité

    Le président pourrait évoquer, mercredi après-midi, la création d'une nouvelle voie d'accès aux grandes écoles et à la fonction publique, une entrée dédiée aux enfants des quartiers défavorisés, sur le modèle de Sciences Po. Son directeur, Richard Descoings, avait contourné le traditionnel concours, jugé «trop discriminant socialement», puisque centré sur une culture livresque dont ne disposent pas naturellement les élèves venus de milieux modestes. C'est ainsi que l'école de la rue Saint-Guillaume avait conclu, en 2000, des conventions avec des lycées situés en zone d'éducation prioritaire (ZEP). Depuis, 62 lycées ont rejoint le dispositif, 477 élèves venus de banlieue ont été intégrés à l'école, après un grand oral, avec d'autant plus de succès qu'ils étaient, pour la plupart, brillants. Beaucoup peuvent s'orienter vers les écoles d'élite de la République. Combien l'auraient-ils fait si Sciences Po n'était venu leur tendre la main ?

    Richard Descoings pourrait d'ailleurs bien se voir chargé de généraliser cette expérience pour bousculer les grandes écoles. Dans le même temps, les classes prépas devraient accueillir plus d'étudiants venus de milieux défavorisés.

    Au-delà de ces mesures, il faut aussi répondre à l'urgence et à la demande pressante de visibilité des minorités. Le président devrait, comme il l'a fait par le passé, multiplier les nominations dans les postes qui dépendent du gouvernement : ambassadeurs, préfets, présidents d'université... Sarkozy entend aussi presser les partis de promouvoir des cadres issus de l'immigration. Quant aux entreprises, il réfléchit à un système d'incitations. Les marchés publics pourraient ainsi inclure une clause qui bénéficierait aux entreprises disposant d'un «label équité».

     

     


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  • Certains amis m'ont invité à écrire ici ce que je lisais et à commenter ces lectures. Après tout, pourquoi pas !

    Je viens d'achever la lecture de L'Amérique que nous voulons (Flammarion, 2008), de Paul Krugman, professeur d'économie à Princeton, célèbre chroniqueur du New-York Times et prix Nobel d'économie 2008.

    Cet excellent livre, très marqué à gauche, explique en gros que les Etats-Unis, depuis trois décennies, sont idéologiquement dominés par ce qu'il nomme les "conservateurs de mouvement" (en réalité, selon lui, des "révolutionnaires radicaux" tant ils sont positionnés à droite sur l'échiquier idéologique). Ces derniers, qui ont fait avorté toutes les tentatives de réformes des années Clinton (celle de l'assurance maladie notamment), ont contribué en instrumentalisant toutes les peurs et les angoisses de l'Amérique (sécurité, racisme, spectre de la crise morale...) à creuser profondément les inégalités sociales. Celles-ci, plus fortes que jamais, doivent être réduites grâce à la rénovation de l'Etat-Providence et à des politiques de transferts vigoureuses. La réforme - et l'extension - de la Social Security et, surtout, la mise en place, enfin, de l'assurance maladie universelle doivent constituer les chantiers prioritaires.

    Le livre est passionnant, notamment l'analyse qu'il fait du déplacement sur le curseur du conservatisme du parti Républicain et de ses conséquences sociales désastreuses mais un autre pan de son analyse est également intéressant et doit être mentionné ici : son explication de l'amoindrissement de l'Etat-providence par l'instrumentalisation du racisme. L'analyse est simple : la rhétorique républicaine condamnant les dépenses sociales est fondée sur le fait que ceux qui bénéficient le plus de ces dépenses se trouvent être les minorités. L'argument électoraliste est ainsi tout trouvé : inutile d'accroître l'intervention publique puisque celle-ci sert principalement les noirs, plus pauvres que les blancs. Cette corrélation, établie par des économistes tels que Alesina, Glaeser et Sacerdote, entre la composition raciale d'un Etat et sa politique sociale aboutit à la conclusion que plus il y a de noirs (ou de "minorités") dans un Etat, moins les dépenses sociales seront importantes. Krugman applique cette analyse à certains Etats dirigés par des "Républicains de mouvement" et démontre qu'elle est juste.

    En détaillant l'ensemble des raisons qui ont conduit au triomphe de la "politique de l'inégalité" et à l'aggravation consécutive, et sans précédent aux USA, des inégalités sociales (l'Amérique de 2008 est, selon les analyses sur les inégalités de revenus de Piketty et Saez dont s'inspire Krugman, plus inégalitaire que l'Amérique d'avant le New Deal), Krugman appelle de ses voeux certaines réformes essentielles et, globalement, le renforcement de l'Etat providence. Mais il fonde son vibrant plaidoyer en faveur de l'accroissement de l'intervention publique, notamment en matière de santé, sur l'exemple... français ! Le modèle social français est ainsi à de très nombreuses reprises, à la fin du livre, cité en référence. Idem pour notre système fiscal, progressif, et donc bien plus juste que le système fiscal américain, également progressif mais dans une bien moindre mesure et, surtout, paralysé par une série de niches fiscales hallucinantes qui fonctionnent au profit des très très riches (centile supérieur de l'échelle des revenus). Ses développements sur les vertus du modèle social français, sur la justesse de notre politique de transferts (il ne tarit pas d'éloge sur notre sécurité sociale, en passant cependant sous silence ses travers en matière de financement) et sur la qualité et l'efficience de notre système de santé (avérée par l'OMS selon laquelle les USA dépensent par habitant deux fois plus que la France pour obtenir une espérance de vie... inférieure à celle qu'il y a en France (77,5 aux USA contre 79,6 en France)) sont à bien des égards... stimulants et rassurants !

    Au total, le constat porté par Krugman sur l'Amérique de 2008 est sévère et très inquiétants. Ecrit avant la victoire de Barack Obama, il constitue une argumentation riche et étayée en faveur d'une reprise en main par les libéraux (ou les "progressistes", soit les libéraux en action, selon la terminologie de Krugman) de la politique sociale américaine.  Obama a du pain sur la planche !

    Je lis également Tokyo électrique, superbe recueil de nouvelles écrites par des écrivains japonais de renom (dont Tomomi, Ryûji et Makoto), paru à Tokyo en 2000 et traduit en France en 2006 (édition Philippe Picquier). C'est une série de portraits géniaux, tantôt déjantés tantôt épurés (flics, prostituée, femme de ménage) qui évoluent dans le Tokyo du quotidien, souvent dans une atmosphère crépusculaire et inquiétante. Une autre manière de (re-)découvrir la topographie sentimantale de cette ville fascinante.

    Très friand de littérature japonaise ces tesmp-ci (sans doute une conséquence de l'été tokyoïte), je croque aussi, en quelques bouchées tant le plaisir est là, Au sud de la frontière, à l'ouest du soleil, de Haruki Murakami (en poche, collection 10/18). Ce roman raconte la vie d'un fils unique, Hajime, qui, propriétaire de deux bars de jazz à Tokyo, marié et père de famille, retrouve au seuil de ses 40 ans Shimamoto-San, son premier amour, une jolie fille évanescente et un peu boiteuse qui laissa sur lui des traces indélébiles. Après Le passage de la nuit (exceptionnel de pureté et de simplicité) et, il y a plus longtemps, Après le temblement de terre (de Kobé), l'impression merveilleuse que j'ai en lisant le style pur et envoutant de ce formidable auteur ne cesse de grandir.

    A bientôt,

    Karim


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