•  

    Dans le bruit et la fureur médiatiques, au rythme des coups de clairon du gouvernement, Pierre N'Gahane a été nommé préfet des Alpes de Hautes Provence hier en conseil des ministres, devenant ainsi, selon les mots de toute la presse, le « premier préfet noir de France » !

    Et même si d'autres préfets ont été noirs, car antillais, ce que l'on retient, c'est le symbole : Pierre N'Gahane n'est pas antillais, il est d'origine africaine. Il est donc noir, noir au sens où on l'entend traditionnellement, vous me suivez...

    <?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" /><o:p> </o:p>Ce matin, tous les quotidiens consacrent donc au moins un article à cet événement  formidable qui, quoiqu'on en dise, fait bien écho à la victoire de Barack Obama aux Etats-Unis. Le ministère de l'Intérieur et l'intéressé s'en défendent ? Soit. M. N'Gahane a été professeur de droit et, déjà, préfet à l'égalité des chances avant cela ? Et alors ? Ce qu'il faut retenir, bien sûr, forcément, c'est qu'il s'agit, comme on l'a dit, et tant pis si ça n'est pas vrai, du premier préfet noir de France et que, à l'instar d'Aissa Dermouche qui fut le premier préfet « beur » de France, ou de Rachida Dati qui est la première « beurette » garde des Sceaux, il s'agit d'une véritable révolution impulsée par Nicolas Sarkozy en faveur de la « diversité ».<o:p> </o:p>

    Wouahhhhouuuu... !!!!!!!!!!!!!!!

    Depuis 2007, deux membres du gouvernement nommés + 1 préfet nommé = la « diversité », comme on dit, enfin assumée au plus haut niveau, les élites aux couleurs de la France, etc. Rachida Dati, hier : « une politique volontariste d'intégrer une population qui au départ de la vie a plus de difficultés, c'est d'aider beaucoup plus ceux qui ont beaucoup moins au départ. » Dans ce contexte, dès lors que ce préfet a été nommé, et puis qu'il y a Rama Yade et Rachida Dati, qui pourra dire qu'il y a encore de la discrimination ? Grâce au préfet noir, on pourra sonner l'hallali de la France monocolore, blanche, réfractaire au métissage. Peut-être même – et je vous assure que certains ne sont pas loin de le dire – que l'on pourra parler de l'avènement d'une société post-raciale !

    Rachida Dati, inénarrable, toujours hier en sortant du conseil des ministres : « Regardez son gouvernement (elle parle bien sûr de Sarkozy), je crois qu'on semble l'oublier. Peut-être qu'Obama s'est inspiré du gouvernement français ». Sans commentaire.

    Plus sérieusement, pourquoi la nomination de ce préfet fait-elle tant de bruit ?

    D'abord parce qu'ainsi l'ont voulu les architectes de la com' présidentielle, à l'heure où la planète ne jure que par Obama et où notre pays se prend en plein dans la figure l'effet-boomerang d'une victoire qui marque aussi son colossal retard dans l'appréhension et la digestion du multiculturalisme.

    <o:p></o:p>

    Ensuite parce que la circularité de l'information est une spirale à laquelle aucun média ne peut échapper.

    <o:p></o:p>

    Mais aussi, et plus profondément, parce que notre pays, sans ces coups de pouce du prince que sont les nominations discrétionnaires, ne parviendrait pas à faire émerger de telles personnalités. Parce que notre pays, si on ne les nommait pas, serait toujours dirigé par une caste blanche, vieille et endogame. Parce qu'il y a une terrible hystérésis dans notre système social qui tend systématiquement à favoriser les mêmes au détriment des mêmes. Bref, parce que l'égalité des chances est un mythe et non une réalité.

    Les médias se surprennent et les politiques se réjouissent d'un micro-événement en soi absolument insignifiant : la nomination d'un haut fonctionnaire de l'Etat. D'un seul haut fonctionnaire de l'Etat... Tout cela parce qu'il est noir et que sa couleur de peau résonne comme un coup de tonnerre dans le landerneau des élites.

    Que de chemin encore à parcourir ! La société post-raciale est bien loin de nous.


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  • Premières leçons d'une victoire historique 

     

     

    Le 44ème président des Etats-Unis est donc noir. « Africain-américain » dans la terminologie américaine. Son père, Barack Obama Senior était Kenyan, de culture musulmane. Il s'agit là, bien sûr, d'une formidable révolution, en Amérique d'abord, 44 ans après le Civil Right Act qui a aboli en pratique la ségrégation et 7 ans après les attentats du 11 septembre qui ont entraîné une série de mesures répressives ciblant en particulier la communauté musulmane américaine. Par contrecoup, ou effet de miroir, c'est aussi, de fait, un événement fondamental pour la France dans la mesure où l'élection – et ce terme est fondamental - de Barack Obama, en tant que symbole, ou symptôme d'une société post-raciale où la race en tant que construit social n'est plus un marqueur discriminant, doit nous alerter sur les faiblesses de notre modèle national.

    <?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" /><o:p> </o:p>

    Il ne s'agit pourtant pas de hâter l'analyse et d'en tirer la conclusion péremptoire selon laquelle notre République ne vaut rien parce qu'aucun représentant de ce que l'on appelle pudiquement les « minorités visibles » n'a encore été élu président de la République. L'élection d'Obama obéit en effet à une évolution profonde et rapide de la nation américaine et de sa capacité, tout au long de cette dernière décennie, à synthétiser de façon positive la diversité culturelle qui est à son fondement et qu'illustre la devise « E pluribus unum » (l'unité à partir de la diversité).

    <o:p> </o:p>

    Ce phénomène de régénération permanente de la nation américaine, en dépit des caractéristiques structurelles d'une société marquée par de profondes inégalités, est pourtant stupéfiant et contraste avec nos difficultés hexagonales à penser et admettre le multiculturalisme. De cela, sans doute, nous pouvons nous inspirer.

    <o:p> </o:p>

    Obama incarne, jusque dans les limbes de la société américaine, le changement radical dont il se fait l'apôtre et qui, au fond, avait échappé à ceux qui, depuis Paris, se gaussaient de la société balkanisée, au bord de l'explosion et sous le joug d'une pernicieuse dictature des minorités alimentée par la surenchère identitaire et la concurrence mémorielle : vision erronée et abstraite, teintée d'une bonne dose d'anti-américanisme, qui s'est pendant longtemps focalisée sur les méfaits de l'Affirmative Action, dont les programmes sont désormais, un peu partout, démantelés mais qui n'en ont pas moins produit maintes trajectoires d'excellence et sans lesquels, par exemple, Obama ne serait pas rentré à Harvard...

    <o:p> </o:p>

    Bien sûr, la victoire du candidat démocrate tient à ses exceptionnelles aptitudes et à une campagne remarquablement conduite. Bien sûr, la société américaine continue de subir, à ses marges, des dynamiques de ghettoïsation et de ségrégation qui s'inscrivent dans les territoires et que des interventions publiques trop faibles ne parviennent pas à endiguer. Bien sûr, Obama à lui seul ne peut masquer les logiques de discrimination et d'exclusion dont sont encore victimes certains groupes ethniques. La société post-raciale est en marche, elle n'est pas encore achevée. Pour autant, personne ne peut nier que l'Amérique, grâce à Obama et à ce qu'il incarne, parvient à réconcilier mémoire et histoire, identités particulières et identité nationale, patriotisme et vivre-ensemble.

    <o:p> </o:p>

    En France, les effets de cette victoire sur les représentations seront importants, l'un négatif à court terme, l'autre positif  à long terme. D'une part, les Français « issus de l'immigration », les plus jeunes surtout,  mesureront une fois de plus le décalage considérable qu'il existe entre des principes ressasés et la réalité constatée, entre notamment des élites et une classe politique blanches et une « France d'en bas » de plus en plus métissée. Cela accroîtra encore leur défiance dans des idéaux républicains disqualifiés qui affirment sur le papier l'égalité et promeuvent dans les faits l'inégalité ou, en tout cas, cantonnent la « diversité » à un rôle de propagande politique – ce qu'illustre depuis plusieurs années les nominations médiatiques, par le fait du prince, de quelques personnalités dites « représentatives ». D'autre part, les partis politiques et l'opinion publique dans son ensemble intégreront enfin l'idée, par capillarité, qu'un noir ou un Français d'origine maghrébine peuvent être de bons élus, fiables et compétents, et qu'ils n'ont pas nécessairement vocation à être pour l'éternité confinés dans les antichambres du pouvoir ou les cagibis des campagnes électorales.

    <o:p> </o:p>

    Enfin, rappelons que le temps presse et qu'il faut désormais que la diversité – sociale et culturelle – de notre société apparaisse effectivement à tous les niveaux de la hiérarchie du pouvoir. Refuser cette impératif au motif que nos principes et nos valeurs s'en trouveraient dilatés nous conduirait inévitablement vers l'asphyxie du corps social et l'aggravation des rancœurs et de frustrations, non seulement de ces « minorités visibles » qui subiront de plein fouet les conséquences de la crise économique actuelle, mais aussi de l'ensemble des catégories sociales modestes qui ont le sentiment d'être exclues des allées de la prospérité.

    <o:p> </o:p>

    Barack Obama est donc devenu le 44ème président des Etats-Unis et, chez nous, la promotion de l'égalité des chances patine. Tout le monde se paye de mots sur le dos de la diversité : hormis Sciences Po et une poignée d'entreprises novatrices, celle-ci relève du répertoire publicitaire. Nos actions positives – les ZEP et les zones franches, par exemple -, seules à même de corriger des déséquilibres profonds, sociaux et territoriaux, sont engluées dans une bureaucratie inefficace qui en obère les effets. Notre dispositif de lutte contre les discriminations, malgré un réel arsenal juridique, se résume au rôle de centre de documentation de la Halde et aboutit, sur le terrain, à un nombre toujours dérisoire de condamnations au pénal, et au versement d'amendes qui, si elles n'avaient une prétention dissuasive, feraient sourire.

    <o:p> </o:p>

    L'identité nationale, enfin. Car c'est aussi d'elle qu'il s'agit, en contrepoint, avec cette victoire. Obama a plusieurs fois « raconté » l'Amérique, avec ferveur et enthousiasme, respect aussi, comme par exemple dans son fantastique discours de Philadephie (18 mars) : aucune souffrance passée à l'as, un passé assumé, une Histoire endossée, une quête personnelle d'identité avouée et, au final, un récit national restructuré, franc, sincère, passionné, inclusif, prononcé par un candidat noir à une élection présidentielle. Cela, bien sûr, ne s'est pas fait en un jour, en une campagne. Mais en définitive, chaque Américain, quelque soit son origine, on le sait bien, est fier de son pays, de son drapeau, de son passeport, tout en restant fermement attaché à ses origines. Obama, par sa trajectoire, son exemple, sa rhétorique a concouru avec brio à refaire de l'Amérique un mythe – au sens propre : une parole – re-mobilisateur. L'identité nationale, soit l'attachement collectif, par-delà les enracinements particuliers, à des valeurs communes et à un dessein partagé est aux Etats-Unis le produit d'une synthèse positive – celle qu'incarne Obama – là où notre manière d'imposer au forceps, par le haut, au moyen d'un appareil administratif, une identité nationale factice et exclusive s'apparente davantage à un fumigène de la démagogie.

    <o:p> </o:p>

    Obama n'a pas été élu parce qu'il était noir. Il a été élu parce que ses électeurs n'ont pas fait attention à sa couleur de peau. Puissions-nous parvenir un jour à accomplir cette prouesse. 

    <o:p>Karim Amellal</o:p>

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    L'ascension, loin de la politique
    LE MONDE | 29.10.08 | 19h05  •  Mis à jour le 29.10.08 | 19h05

    ans son bureau en open space (espace ouvert), au coeur d'une pépinière d'entreprises du 11e arrondissement à Paris, parmi une poignée de patrons trentenaires, style décontracté, ambiance écolo-libérale, Saïd Hammouche, 35 ans, porte costard-cravate sombre et sérieux. Le directeur général de Mozaïk RH, spécialiste du recrutement de diplômés "issus de la diversité", pur produit de la méritocratie scolaire de la Seine-Saint-Denis, parle avec les mots d'un chef d'entreprise pour évoquer la France et ses banlieues. Des "process" à élaborer pour améliorer l'insertion des jeunes des quartiers. Du "sourcing" nécessaire pour dénicher les talents du ghetto. Et de la nécessité de contourner le monde politique pour réussir à peser sur la société française. Loin, très loin, des partis traditionnels.

     

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    Pas de subvention quémandée à des élus locaux. Pas de local associatif obtenu après mille supplications. Pas de conseiller municipal qui supervise le conseil d'administration. "On ne se place plus en position de demandeurs, mais on veut être acteurs", explique le jeune patron, originaire de Bondy. Diplômé d'un master en conseil aux collectivités locales, il a ouvert son propre cabinet de recrutement avec l'idée d'agir avec les outils de l'entreprise. "La politique est fermée, dit-il. Les espaces qui restent sont les espaces professionnels. C'est là qu'on peut faire bouger la société."

    Saïd Hammouche est à l'image des nouvelles élites issues des quartiers. Découragées par l'ostracisme des partis, elles ne font plus confiance à la politique. Fortement diplômées, elles privilégient la réussite professionnelle individuelle, le travail de réseau, pour faire carrière et se constituer une légitimité sociale incontestable. "On ne veut plus être dans l'assistanat, on ne veut plus du paternalisme, souligne El Yamine Soum, 29 ans, doctorant prometteur à l'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS). Et comme on est nombreux à sortir de l'université avec des masters, ou plus, il y a de plus en plus de cadres, d'entrepreneurs, de chercheurs issus des quartiers." Ce que résume plus crûment un représentant de la nouvelle intelligentsia noire, trentenaire, surdiplômé et sans complexe - mais qui préfère rester anonyme : "Les jeunes issus des ZEP font de la finance pour rattraper en une génération le retard accumulé en dix générations. Et vous voulez leur parler des partis ? De figures comme Stéphane Pocrain (ex-porte-parole des Verts) ou Malek Boutih (ancien président de SOS-Racisme) ? On rigole."

    Une élite qui a tiré profit de la "massification" de l'enseignement supérieur - même si l'absence de statistiques ethniques interdit d'avoir des données précises. Des juristes. Des ingénieurs. Des médecins. Des financiers. "Je suis bluffé par le nombre de bac + 4 ou de bac + 5 dans les quartiers", se réjouit Saïd Hammouche. Y compris, désormais, au sein des grandes écoles pionnières dans l'ouverture sociale. Comme Sciences Po, où les conventions ZEP mises en place en 2001 ont permis le recrutement de 477 élèves, dont 64 déjà diplômés ont commencé à peupler les étages de direction des cabinets d'audit, des sociétés de conseils et de la haute fonction publique. Un mouvement qui va encore s'amplifier : la promotion de 2001 ne comptait que 17 élèves issus des lycées de zone d'éducation prioritaire (ZEP), celle qui sortira en 2013 en compte 118. Ce n'est qu'un début, mais l'élite française commence à prendre des couleurs.

    Cette génération accumule les diplômes. Mais a aussi appris à se donner les mêmes armes relationnelles que le reste de l'élite. Zoubeir Ben Terdeyet, 30 ans, consultant en finance islamique, a découvert l'importance des réseaux à l'université, puis au moment d'entrer sur le marché du travail. "J'étais à Paris-X, à Nanterre. Les jeunes de banlieue allaient plutôt à l'UNEF pour militer sur le prix des tickets au restaurant universitaire. Ou pour faire une action sur le conflit palestinien. Les autres, ceux de Neuilly-sur-Seine, je les voyais aller à la Junior entreprise et réussir à se faire facturer des prestations par des entreprises." Lui obtient un master en finance. Brillant mais insuffisant. Faute de contacts dans le milieu de l'entreprise, il ne trouve pas d'emploi - comme cinq autres étudiants issus de banlieue.

    Zoubeir Ben Terdeyet s'est donc lancé dans la construction d'un réseau pour les jeunes diplômés des quartiers. En 2004, il fonde avec quelques amis les Dérouilleurs - en référence au livre d'Azouz Begag sur les jeunes des quartiers qui réussissent à ne pas "rouiller" au pied des immeubles. La volonté de s'entraider. Le désir de faire "comme les autres", comme les anciens d'HEC, les anciens de Polytechnique, ceux d'Henri-IV, les Arméniens, les juifs, les Bretons... : partager les contacts et les relations. "Le marché parallèle de l'emploi est essentiel. Et l'information est ce qui vaut le plus cher", explique-t-il.

    Informel, farouchement apolitique, le réseau a connu un développement exponentiel par le seul bouche-à-oreille. Grâce à une liste de diffusion créée sur Yahoo! et des soirées "networking", il compte aujourd'hui près de 4 000 membres, dont beaucoup de bac + 4 et bac + 5, avec des antennes à Strasbourg, Marseille, mais aussi à l'étranger. Les membres se signalent mutuellement les stages et les postes disponibles dans leur entreprise ou leur entourage. Ou font passer des CV de "frères" et de "soeurs" en recherche d'emploi. "On ne voulait pas de la génération de la marche des Beurs, complètement désillusionnée, raconte Zoubeir Ben Terdeyet, attablé devant son ordinateur portable, dans un bar branché du 9e arrondissement de Paris, où se retrouvent les Dérouilleurs. On voulait repartir sur des forces vives, motivées, avec un objectif de court terme - trouver des stages, des CDD, des CDI - et un objectif plus lointain - avoir un réseau pour nos enfants."

    La politique n'est pas oubliée, mais ces nouvelles élites mettent en place une stratégie du détour. Gagner le respect professionnel. Conquérir sa légitimité pour ne pas se contenter des strapontins offerts par les politiciens. Et, plus que tout, ne jamais être dépendant d'un appareil. "On veut être libres et conserver notre liberté d'expression", explique Hamza Bouaziz, 30 ans, originaire de la cité Salvadore-Allende à Villetaneuse (Seine-Saint-Denis), titulaire d'un master en finance et économiste dans une filiale de BNP Paribas. "Avant de faire de la politique, il faut être fort économiquement. Il faut pouvoir être indépendant. Sinon vous finissez comme les types qui ont commencé par être payés par SOS-Racisme, puis par le PS", dit Zoubeir Ben Terdeyet.

    Les modèles de ces élites ne sont pas des hommes politiques - hormis l'étoile Barack Obama, bien sûr. La figure qui revient est celle de Mehdi Dazi, 42 ans, inconnu du grand public, diplômé de Sciences Po, passé par les Etats-Unis pour contourner le plafond de verre français, devenu directeur général d'un fonds d'investissement des Emirats arabes unis, aujourd'hui membre du conseil de surveillance de Vivendi grâce à son parcours international. Un itinéraire qui fait rêver les jeunes diplômés. Et qui valide, à leurs yeux, l'idée que la stratégie du détour peut être la bonne pour conquérir la France. Comme lui, un nombre important de diplômés ont choisi de s'exiler dans les pays du Golfe. Au point que les Dérouilleurs ont créé à Dubaï une antenne d'une cinquantaine de membres.

    Ces élites maghrébines et noires en sont persuadées : si un Obama français devait apparaître, il ne sortirait pas du ventre d'un appareil politique. Mais plutôt du secteur privé. "Les entreprises sont plus avancées sur la question de la diversité. Constituer des équipes de clones ne les intéresse plus", relève Salah Houyem, Dérouilleur de 35 ans, titulaire d'un MBA, aujourd'hui cadre dans les ressources humaines au sein d'Areva. "Les partis ? Tout le monde sait que ça ne se passe plus là. Ils sont hors contexte, hors société", note l'écrivain Karim Amellal. A 30 ans, ce maître de conférences n'est pas, précisément, sur un strapontin : il dirige le mastère "affaires publiques" de Sciences Po, le coeur du réacteur de la prestigieuse institution.

    Originaire de la cité sensible de la Fauconnière, à Gonesse (Val-d'Oise), Karim Amellal est passé par l'Institut d'études politiques de Paris avant la mise en place des conventions ZEP. Avec le collectif Qui fait la France ?, qui réunit des écrivains comme Faïza Guène, Mohamed Rezane ou Dembo Goumane, il défend une autre façon de faire de la politique. Hors des appareils. Pour ne parler que du fond, que du contenu, pour gommer les questions de carrière trop présentes dans les écuries partisanes. "Nous, on écrit, on va dans les lycées, on fait des conférences, on anime des ateliers d'écriture. C'est beaucoup plus utile", affirme-t-il.

    Une prudence, un éloignement du politique, qui témoignent, paradoxalement, d'une forme avancée d'intégration. Une forme de banalisation, au fond, des élites maghrébines et noires. C'est la thèse que défend Marwan Mohamed, 33 ans, un rescapé de l'échec scolaire, qui avait arrêté l'école au CAP, avant de reprendre ses études jusqu'au doctorat, aujourd'hui une des figures montantes de la sociologie française. "Cette mise à distance de la politique peut être comprise comme une forme de conformisme social, dit-il. Les élites des quartiers font comme le reste des classes moyennes et bourgeoises : elles se placent aussi dans une logique individualiste." La résilience sociale et la "notabilisation", piliers de la carrière des futurs Obama français ? Réponse d'ici à dix ou vingt ans...


    Luc Bronner
    Article paru dans l'édition du 30.10.08

    1 commentaire
  • Excellent article de Luc Bronner dans l'édition du Monde d'hier.

     

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    Analyse
    Banlieue, l'état d'urgence demeure, par Luc Bronner
    LE MONDE | 27.10.08 | 12h36  •  Mis à jour le 27.10.08 | 12h36


    rois ans après les émeutes urbaines de l'automne 2005, la situation des quartiers populaires de banlieue ne s'est pas améliorée. Malgré les nombreuses annonces des gouvernements Villepin et Fillon, malgré les réflexions engagées sur la question des ghettos et des discriminations, la plupart des indicateurs restent au rouge. Qu'il s'agisse de chômage, de logement, d'enclavement, d'éducation ou de sécurité, les quartiers sensibles continuent de cumuler les mêmes difficultés. Et tout laisse supposer que la crise économique risque de toucher, en premier lieu, ces territoires où se concentrent les emplois les plus précaires, les plus fragiles.

     

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    Au-delà de la conjoncture, plusieurs facteurs, structurels, se conjuguent pour laisser craindre une nouvelle détérioration du tissu social. Au niveau sécuritaire d'abord. Les forces de l'ordre constatent que le niveau de tension n'a jamais réellement diminué depuis la crise de 2005. La France n'a certes pas connu d'émeutes comparables - 10 000 véhicules incendiés, 230 bâtiments dégradés, 200 millions d'euros de dégâts en trois semaines -, mais les quartiers sont secoués, presque tous les jours, par des poussées de violence, de la voiture incendiée au "caillassage" de policiers. Cinq émeutes qualifiées de "graves" ont eu lieu depuis octobre 2007 (Saint-Dizier, Villiers-le-Bel, Grigny, Vitry-le-François, Romans-sur-Isère). Pour le seul département de la Seine-Saint-Denis, la police fait état de 185 fonctionnaires blessés, sur un effectif de 3 500 hommes, depuis le début de l'année.

    L'inquiétude réside moins aujourd'hui dans la répétition du scénario de 2005 que dans une radicalisation des actions. Le spectre d'un mouvement global, comme en 2005, semble en effet peu probable. D'abord parce qu'à l'époque il avait fallu une conjonction exceptionnelle d'événements pour rendre possible la propagation des incidents (mort de deux jeunes poursuivis par la police ; grenade lacrymogène semant la panique dans une mosquée ; déclarations de Nicolas Sarkozy sur la "racaille" et le "Kärcher"). Ensuite, parce que le ministère de l'intérieur a mis en place de véritables forces d'élite capables d'empêcher les velléités émeutières des jeunes - sans anticiper toutefois les effets pervers de ce qui est perçu comme une "militarisation" (hélicoptères, drones, balles de caoutchouc, etc.). Enfin, parce que le monde des quartiers reste profondément divisé, comme le montrent, tous les jours ou presque, les affrontements entre bandes.

    Les craintes portent sur l'aggravation continue des violences avec, désormais, un recours plus fréquent aux armes à feu. A plusieurs reprises, des coups de feu ont été tirés contre les forces de l'ordre, blessant plusieurs dizaines de fonctionnaires, notamment à Villiers-le-Bel, Grigny ou Romans-sur-Isère. En sens inverse, les forces de l'ordre sont passées, au moins une fois, à côté de la catastrophe : à Grigny, en mai 2007, les policiers ont tiré de sept à neuf balles réelles contre des émeutiers. Ces tirs n'ont fait qu'un blessé léger. Mais tous les acteurs s'alarment des conséquences que provoquerait un décès parmi les émeutiers ou les policiers au cours d'affrontements.

    Le second facteur structurel tient à l'aggravation de la coupure entre l'opinion et les jeunes de banlieue. Dans les mois qui ont suivi la crise de 2005, le discours des "émeutiers" l'avait emporté en replaçant au coeur des débats publics les questions de discrimination, de désenclavement, d'emploi, de logement. Les condamnations des violences s'accompagnaient alors de propositions traduisant la prise de conscience de la société quant à l'existence de véritables ghettos. Mais cette lecture compréhensive n'a pas duré. L'indignation provoquée par les incendies de bus lors du premier anniversaire des émeutes (octobre 2006), par les incidents de la gare du Nord (mars 2007), puis par les deux nuits de violences à Villiers-le-Bel (novembre 2007), a renforcé l'image désastreuse des émeutiers, et avec eux celle de tous les jeunes.

     

    LE REJET DES "JEUNES À CAPUCHE"

     

    Les discours de condamnation sont restés, mais l'effort d'explication de la crise identitaire a disparu. En témoigne l'épisode des sifflets au Stade de France, lors du match France-Tunisie, le 14 octobre. Lorsque Fadela Amara désigne "ces gens-là" comme des "voyous" pour parler des siffleurs, lorsque Bernard Laporte évoque la recherche d'un "public sain" pour éviter celui de banlieue, lorsque 80 % des Français se disent choqués, on mesure le rejet dont font l'objet les "jeunes à capuche". Une coupure dramatique, puisqu'elle constitue le carburant principal des futures violences urbaines.

    Le rapport à la politique et à la République constitue un troisième facteur majeur d'inquiétude. Signe d'une croyance renouvelée dans le politique, les émeutes de 2005 s'étaient en effet traduites par une vague d'inscriptions sur les listes électorales, puis par une participation très forte lors de la présidentielle. Mais ce mouvement n'a pas duré : la participation aux législatives (juin 2007) et aux municipales (mars 2008) s'est effondrée, traduisant le fait que, d'un point de vue politique, les banlieues sont revenues à la situation d'avant 2005.

    Les carences du plan banlieue - qui ne parvient pas à compenser les diminutions de moyens dans l'éducation nationale - et l'incapacité des partis politiques à accepter en leur sein des représentants de la diversité ont douché les plus volontaires. Au-delà de l'effet de surprise, la nomination au gouvernement de Rachida Dati, Fadela Amara et Rama Yade n'a pas convaincu durablement. Pour les élites des quartiers, ces désignations relèvent toujours du "fait du prince" beaucoup plus que d'une évolution en profondeur des partis. Un constat renforcé par la vision d'un Barack Obama aux portes de la Maison Blanche : si ce dernier devait être élu, sa victoire serait perçue comme une nouvelle démonstration du décalage entre les idéaux républicains et la réalité des pratiques en France.

    Dans ce contexte déprimé, la seule bonne nouvelle vient des grandes entreprises. Confrontées à un renouvellement de leurs effectifs avec le départ des générations du baby-boom, certaines d'entre elles puisent désormais sans complexe dans le vivier des diplômés de banlieue. La nouveauté est qu'elles ne se placent plus dans une approche morale, comme dans les années 1980 ou 1990, mais qu'elles assument leur vision opportuniste, purement économique. Ce changement d'attitude ne suffira pas à sortir les banlieues du marasme. Mais on peut y voir un signe, encourageant, de banalisation de ces territoires et de leurs habitants. Une goutte d'espoir dans un torrent de craintes.


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  • Un extrait du bloc-note d'Ivan Rioufol (Le Figaro) du 24/10. Ce n'est certes pas la première fois que Rioufol s'en prend aux "sociétés ouvertes" pour mieux sacraliser les sociétés fermées, mais sa référence au bouquin d'Alain Laurent et la citation qu'il met en exergue sont proprement énormes. Considérons donc, avec Rioufol, qu' "une société ouverte doit demeurer pour une part fermée à ce qui menace de l'affaiblir". CQFD !!!!

     L'avenir des sociétés ouvertes
    En tout cas, la force des réalités, aggravées par le ralentissement économique qui s'installe, ne pourra taire longtemps les nécessaires réflexions sur les sociétés ouvertes que sont aussi les démocraties européennes. En France, plus de trente ans d'immigration extra-européenne ont apporté des bouleversements économiques, culturels, sociaux qui contribuent à rendre le pays plus fragile, en dépit des dénégations officielles et des désinformations. Comme l'écrit Alain Laurent (La société ouverte et ses nouveaux ennemis, Les Belles Lettres) : "Une société ouverte doit demeurer pour une part fermée à ce qui menace de l'affaiblir." N'est-ce pas ce que vient de décider la Grande-Bretagne du travailliste Gordon Brown, qui entend restreindre sa politique d'immigration après avoir, en mars, instauré la "double peine" pour les étrangers délinquants ? "Si les gens sont licenciés, la question de l'immigration devient extrêmement épineuse", explique le secrétaire d'état à l'Immigration, Phil Woolas. Le gouvernement français est loin de parler si dru. Il va devoir s'y résoudre.

     


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