• Déni de culture

    Lecture critique

     

    Le déni des cultures, d'Hugues Lagrange (2010)

     

    par Karim Amellal

     

    « Le déni des cultures » (Seuil, 2010), le nouvel ouvrage du sociologue Hugues Lagrange ne va pas manquer de susciter un vif débat autour de la question – désormais incontournable en sciences sociales – de l’articulation entre la « question raciale » et la « question sociale ».

    Lagrange, connu pour ses travaux sur les violences urbaines et la délinquance, met en effet en évidence un facteur culturel pour analyser le retard scolaire et la sur-délinquance des jeunes issus de l’immigration sahélienne : selon lui « les adolescents éduqués dans des familles sahéliennes sont trois à quatre fois plus souvent impliqués comme auteurs de délits que les adolescents élevés dans des familles autochtones ». Thèse explosive s’il en est qui revient à lier culture et délinquance là où, traditionnellement, les chercheurs se focalisent davantage sur des explications socio-économiques (la question sociale).

     

    Pour Lagrange, si les jeunes d’origine sahélienne sont, à milieu social comparable, caractérisés par un retard scolaire supérieur à celui observé dans d’autres groupes issus de l’immigration et surreprésentés par rapport à d’autres catégories de la population dans les chiffres de la délinquance (à prendre avec des pincettes tant les statistiques sont délicates dans ce domaine – Lagrange se fonde en particulier sur les procès-verbaux transmis aux parquets), c’est en raison d’une capacité moindre de leurs familles à composer avec la société d’accueil et à produire des mécanismes d’inclusion suffisants, en particulier à travers la figure du père, pour que leurs enfants s’y intègrent et y épanouissent.

     

    Le renforcement du patriarcat

     

    Echappant à certaines dérives culturalistes, voire essentialistes, d’une partie de l’analyse sociologique, Lagrange ne dit pas que la culture africaine, en soi, est un facteur de délinquance, mais il explique que l’importation du système culturel sahélien en France via le processus d’émigration-immigration a produit dans ces familles un « excès d’autoritarisme du père » - le modèle du patriarcat hérité de la culture d’origine - et un rabaissement de la mère qui nuisent aux processus d’émancipation et d’autonomisation des enfants.

     

    Les déficiences de la société d’accueil

     

    Cette importation en France de caractéristiques culturelles tenant aux pays d’origine qui peut, dans certaines conditions, être un facteur, parmi d’autres, de comportements délinquants devrait être palliée par la société d’accueil, or elle ne l’est pas. Et c'est l'une des qualités de l'ouvrage de Lagrange que de souligner ce dysfonctionnement majeur d'une société où la problématique de l'accueil (mis entre parenthèses dans le texte), donc de l'intégration, reste une fiction dans notre pays, renforçant par là-même les problèmes rencontrés par les familles lors de leur immigration et installation.

     

    Une fécondité supérieure à la moyenne

     

    Enfin, s’ajoutant à ce déséquilibre de l’autorité parentale au sein des familles d’origine sahélienne, un indice de fécondité supérieur à celui constaté dans les familles d’origine turque ou maghrébine constitue un handicap dans la mesure où l’investissement des parents dans leurs enfants est dilué par leur nombre. Les garçons se voient donc moins accompagnés, moins soutenus, en particulier sur le plan scolaire, car ils sont plus nombreux. Cela expliquerait que, davantage livrés à eux-mêmes et isolés au sein de fratries trop nombreuses, coincés entre un père trop autoritaire qui les brime et une mère absente, ils soient plus enclins à céder à la tentation de la rue dans laquelle ils retrouvent, selon d’autres modalités, des solidarités et une communauté qui compensent leur solitude familiale.

     

    Culture et sciences sociales

     

    L’analyse de Lagrange est intéressante car elle introduit – ce n’est pas nouveau – la variable culturelle dans la grille de lecture et de compréhension des phénomènes migratoires et de leurs métamorphoses dans une société d’accueil. Pour Lagrange, la « question sociale » n’explique pas tout, a fortiori lorsque celle-ci est teintée d’un néo-marxisme qui atteint vite ses limites (cf. le débat absurde sur « la diversité contre l’égalité » dans le sillage du livre de Walter Ben Michaels) et les seules inégalités socio-économiques s’avèrent incapables d’appréhender, par exemple, le problème de l'ethnicisation de certains processus sociaux, de la discrimination raciale ou plus généralement des manifestations d'un racisme différentialisme (cf. Martin Baker, 1981) ou encore de la radicalisation identitaire (voir à ce sujet les excellents travaux de Didier et eric Fassin)

     

    Plusieurs limites cependant

     

    La première de ces limites est de cautionner par une démarche scientifique un certains nombre de d'assertions péremptoires maintes fois formulées dans le débat public ces derniers temps. Lagrange, bien qu'il encadre son analyse de sérieuses mises en garde, n'échappera pas à la récupération de ses conclusions par tous ceux, nombreux en ces temps où la droite décomplexée occupe une grande partie du terrain politique, qui veulent disqualifier le principe même de l'immigration. En articulant origine culturelle et délinquance, fécondité et délinquance, Lagrange prend le risque, à travers une analyse qui reste fragile, d'apporter une légitimité et une crédibilité aux discours les plus extrémistes, tels ceux tenus depuis quelques années par Hélène Carrère d'Encausse ou Gérard Larcher sur le lien entre polygamie des familles l'origine africaine et émeutes urbaines.

     

    Car l'analyse de Lagrange demeure fragile. En témoignent plusieurs failles - ou à tout le moins questionnements - qui amoindrissent la portée de ces conclusions.

     

    D'abord, il faut bien noter que si l’explication du retard scolaire et de la délinquance est liée à l’origine culturelle (et en particulier au patriarcat), alors pourquoi le même schéma culturel ne produit-il pas des effets similaires chez les jeunes d’origine sahélienne et ceux d’origine turque ou maghrébine ? Le modèle patriarcal existe aussi, et peut-être même est-il plus puissant, au sein de familles musulmanes d’origine maghrébine. Pourquoi donc ne produit-il pas dans ce cas un retard scolaire et une exposition au risque de délinquance comparables ?

     

    Par ailleurs, pourquoi un excès d’autoritarisme du père, hérité ou pas du pays d’origine, serait-il responsable de ces phénomènes ? Au contraire, il semble admis dans la littérature qu’un père présent, même excessivement présent, voire autoritaire, est un rempart contre l’isolement intra-familial et prémunit relativement contre la désagrégation de la fratrie (cf. psychologie sociale et interculturelle, notamment Marie-Rose Moro). De nombreuses études médicales, psychologiques et sociologiques mettent en avant le rôle essentiel du contrôle parental - et notamment du père - dans le contrôle de la délinquance (Muchielli (1991), ou Larzelere et Patterson (1990)). A l'inverse, il faut souligner qu'aucune étude empirique, du moins jusque-là, ne démontre les effets négatifs d'un "excès de paternité" ou d'une tutelle excessive du père dans le processus qui conduit un pré-adolescent ou un adolescent à sombrer dans la délinquance.

     

    Bouc-émissaires

     

    La limite majeure de l'ouvrage de Lagrange, au total, consiste, même à grand renfort de précautions, à pointer du doigt la responsabilité des immigrés plutôt que la nôtre, celle de la société d’accueil, et surtout celle des politiques d'intégration conçues et mises en oeuvre depuis maintenant trente ans. Par contrecoup, et bien malgré lui, Lagrange en vient à accorder du crédit aux thèses essentialistes posant en principe que certains groupes issus de l'immigration, par leur nature même, par ce qu'ils sont fondamentalement et culturellement, sont davantage que d'autres enclins à devenir délinquants, à ne pas s'intégrer (voir par exemple, sur un plan théorique, ">Huntington, Qui sommes-nous ? identité nationale et choc des cultures). Autrement dit, cela revient à transformer les victimes en bourreaux d’eux-mêmes. Car le problème, ce ne sont pas les caractéristiques « essentielles », culturelles, des personnes d’origine sahélienne, si tant est qu’elles existent, le problème c’est que la société d’accueil et ce que nous appelons la « politique d’intégration » n’ont jamais été capable de gérer cette situation et, au contraire, à travers les mécanismes d’exclusion et de ségrégation qu’elles ont mis en œuvre, ont accentué les mouvements d’isolement, de fragmentation familiale, de désintégration.

     

    Il est faux et dangereux de fonder une analyse des comportements délinquants, ou plus généralement déviants, sur de supposées tares originelles correlées à l'origine culturelle et aux schémas culturels prévalant dans les pays d'origine, car ceux-ci se polissent, s'étiolent peu à peu, au fur et à mesure que se déploient au sein de la société d'accueil les processus de socialisation et le mouvement générationnel (voir l'excellent ouvrage de C. Attias-Donfut et F.C. Wolff,), que le moyen - et la politique - à inventer pour corriger les inégalités de tous types dont souffrent les personnes qui vivent en France.

     

    KA

     

    A lire :

     

     

     

    - La question noire, de Pap Ndiaye

    - Les nouvelles frontières de la société française, sous la direction de Didier Fassin


  • Commentaires

    1
    Fabienne
    Mercredi 29 Septembre 2010 à 17:49
    déni de culture
    je trouve votre article très intéressant. POurriez vous développer (une prochaine fois !) la partie sur l'essentialisme. j'entends beaucoup de choses à ce sujet mais je n'y vois pas tres clair... quel est votre point de vue sur les thèses de huntington par exemple ? Merci pour votre travail et vos publications toujours passionnantes ! A bientôt peut etre. Fabienne
    2
    luc
    Samedi 2 Octobre 2010 à 18:46
    1 personne sur 15 travaille dans ces familles
    Dans ces familles, seulement 1 personne sur 15 travaille Une famille polygame où les épouses ont de 6 à 7 enfants et ne travaillent pas, nous avons bien 1 personne sur 15 voir sur 17 qui travaille Malgré la crise, 40% des français travaillent (25 millions sur 60) Il est temps d’avoir 40% d’immigration de travail et d’arrêter de garder en France ceux qui n’ont pas de travail où qui abusent du regroupement familial
    3
    A
    Mercredi 13 Octobre 2010 à 10:33
    Nombre d'enfants
    Dire que "l'investissement des parents dans les enfants est dilué par leur nombre", c'est comme dire que l'amour maternel est une quantité finie, découpée comme des parts de gâteaux entre les différents enfants... De plus, en Afrique subsaharienne, les enfants de fratries nombreuses ne sont pas livrés à eux-mêmes du fait de leur nombre, car les plus grands s'occupent des plus petits - c'est peut-être moins le cas en France, mais les enfants de famille nombreuse ne reçoivent pas forcément moins d'attention!
    4
    A
    Mercredi 13 Octobre 2010 à 10:34
    Nombre d\'enfants
    Dire que \"l\'investissement des parents dans les enfants est dilué par leur nombre\", c\'est comme dire que l\'amour maternel est une quantité finie, découpée comme des parts de gâteaux entre les différents enfants... De plus, en Afrique subsaharienne, les enfants de fratries nombreuses ne sont pas livrés à eux-mêmes du fait de leur nombre, car les plus grands s\'occupent des plus petits - c\'est peut-être moins le cas en France, mais les enfants de famille nombreuse ne reçoivent pas forcément moins d\'attention!
    5
    Luc Pacini
    Mercredi 20 Octobre 2010 à 08:59
    altérités culturelles et culture de l'altérité
    merci pour votre analyse. Il est pertinent, étant donné l'impact médiatique et politique - au sens comptable j'entends - de ces problématiques stigmatisantes sur l'immigration, de se demander pourquoi, aujourd'hui, en ce moment même, un auteur reconnu comme sociologue délivre un ouvrage qui pointe une fois de plus les ambiguïtés observées chez des "altérités culturelle" accueillies en France, sans prendre le soin de mettre à distance la propre culture française de l'altérité...
    6
    Luc Pacini
    Mercredi 20 Octobre 2010 à 09:00
    altérités culturelles et culture de l\'altérité
    merci pour votre analyse. Il est pertinent, étant donné l\'impact médiatique et politique - au sens comptable j\'entends - de ces problématiques stigmatisantes sur l\'immigration, de se demander pourquoi, aujourd\'hui, en ce moment même, un auteur reconnu comme sociologue délivre un ouvrage qui pointe une fois de plus les ambiguïtés observées chez des \"altérités culturelle\" accueillies en France, sans prendre le soin de mettre à distance la propre culture française de l\'altérité...
    7
    Luc Pacini
    Mercredi 20 Octobre 2010 à 09:01
    altérités culturelles et culture de l\\\'altérité
    merci pour votre analyse. Il est pertinent, étant donné l'impact médiatique et politique - au sens comptable j'entends - de ces problématiques stigmatisantes sur l'immigration, de se demander pourquoi, aujourd'hui, en ce moment même, un auteur reconnu comme sociologue délivre un ouvrage qui pointe une fois de plus les ambiguïtés observées chez des "altérités culturelle" accueillies en France, sans prendre le soin de mettre à distance la propre culture française de l'altérité...
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