• Discours de François Hollande - Un rêve français

    Un rêve français

    Par Karim Amellal

     

    C’est un euphémisme que d’écrire que nous étions beaucoup à attendre ce discours avec un mélange d’impatience et de perplexité tant les dernières semaines virent se succéder les erreurs de communication et les cafouillages, donnant hélas une image confuse de la campagne et renforçant l’idée que le candidat Hollande était bien le candidat de la gauche molle – sinon du ventre mou. En bref, nous fûmes nombreux à craindre de voir une fois de plus l’implacable « machine à perdre » se mettre en branle.

    En face, c’est-à-dire à droite et à l’UMP, dans le camp présidentiel, les choses se mettaient doucement en place en dépit de sondages en berne qui n’inquiétaient pas vraiment les conseillers de Nicolas Sarkozy. Ces dernières semaines, les idées ont fusé, tous azimuts – de la taxe Tobin à la TVA sociale – et un projet s’esquissait : une société libérale où l’Etat serait réduit à sa portion congrue et où l’autonomie et la responsabilité seraient les maitres-mots de l’organisation collective ; le retour à un Etat-gendarme et, s’insinuant dans les coursives abandonnées, la bienfaitrice main du marché qui, en étant plus visible n’en est que plus vorace. Notons que la « crise de la dette » constitue à l’appui de ce dessein un parfait alibi : pour satisfaire aux exigences de l’Europe et l’Etat étant surendetté, nous dit-on, il devient urgent réduire drastiquement les dépenses publiques et, ainsi, poursuivre la grande « réforme », celle qui verra le Léviathan dompté par le marché.

    Aussi, dimanche 22 janvier, au Bourget, lorsque François Hollande monta sur l’estrade, j’étais nerveux. La foule immense qui scandait son nom ne suffisait pas à m’enthousiasmer, a fortiori lorsque j’aperçus sur mon petit écran les visages grimaçants de quelques éléphants rameutés pour figurer l’unité. Nerveux donc, car ce candidat réputé féru d’économie, qu’avait-il dit ces derniers temps sur le bilan de Sarkozy, sur cette formidable supercherie de la dette (voir à cet égard l’excellent article signé par Michel Rocard et Pierre Larrouturou), sur la reprise par la droite d’une vieille idée de la gauche – la taxe Tobin – ou encore sur l’injuste « TVA sociale » ? Un léger brouhaha. Et sur le plan social, sur le logement, l’exclusion, les inégalités, qu’avait-il dit, le candidat du Parti Socialiste ? Là encore, par grand chose. Le projet du PS était lui-même assez flou, pour ne pas dire terne. Et contre ce président qui a pendant cinq ans divisé le pays, les catégories sociales, monté les croyants contre les incroyants, les nationaux contre les étrangers, les riches contre les pauvres, fallait-il encore attendre ? Face à ce philistin qui a avili la fonction présidentielle, menti aux catégories populaires, ruiné l’influence et le crédit de la France dans le monde, fallait-il parler aussi bas, chuchoter, sinon bégayer ? Je ne le crois pas. Alors oui, comme beaucoup, j’étais impatient. Et en dépit de sondages qui laissaient entendre (mais on connaît leur fiabilité à trois mois de l’échéance) que la gauche ne pouvait pas perdre, je craignais que notre colossale aspiration au changement ne se dissolve dans l’horizon.

    La première partie du discours de François Hollande fut un peu ronronnante : il attaqua le bilan de Sarkozy, mais sur un ton encore sage, convenu. Le ton d’un Premier secrétaire, pas encore d’un candidat à la présidence de la République. Je songeais, méchamment : ils recommencent… Quand vont-ils comprendre qu’on ne gagne pas en étant contre quelqu’un mais en étant pour quelque chose ; qu’on ne suscite pas l’enthousiasme en fustigeant les sortants, mais en proposant une alternative. Pendant ces dix premières minutes où, sans le nommer, il s’en prenait au Président, je ne sentais pas encore le changement poindre – ni s’incarner. Mais cette attaque était l’exorde ; il fallait être patient.

    La deuxième partie fut plus personnelle. Il s’agissait, comme on le lit partout, de « fendre l’armure » selon l’expression popularisée par Jospin il y a quelques dix-sept ans. Signe des temps – et marque d’une presse peopolisante – que de réclamer de la chair et de l’intime à ceux qui n’ont que pudeur à offrir. Hollande devait donc lui aussi fendre cette armure et se défaire de cette carapace qualifiée tantôt de technocratique, tantôt d’apparatchik. Mais point d’affaire de cœur ni d’élan sentimental dans ce discours. Il n’a pas fendu l’armure – quelle drôle d’idée que d’ainsi s’affaiblir avant de mener bataille ! – mais l’a endossée. Tout du long il ne s’en défera plus et, hissé sur son estrade comme sur un promontoire, il réussit cet exploit de parler de lui sans se dévoiler. Il conserva son credo, la pudeur, et son allure d’homme honnête autant que mesuré. Il parla de ses parents de droite et de sa terre de Tulle avec des accents mitterrandiens, peut-être, chiraquiens même, pourquoi pas. Français, certainement. Car chez nous le président de la République a les pieds dans la terre. Il aime la terre et les Français doivent le sentir. Et là encore, quel contraste avec ce président des riches – ou des « privilèges » - qui sort de son château comme naguère Giscard s’en allait dîner avec des éboueurs.

    Mais à ce moment-là Hollande n’énonçait pas encore de vision, encore moins de projet, et quelques mauvaises langues auraient pu lui reprocher de faire une nouvelle fois acte de candidature… Puis peu à peu, il se lança. Se détacha de ses notes. Commença à transpirer. Sa voix prit de l’ampleur, devint un peu rauque. Il égrena quelques formules qui, en creux, brossaient un autoportrait à l’opposé de son rival, Nicolas Sarkozy, toujours pas cité. Celle-ci par exemple, qui fit mouche : « j’aime les gens comme d’autres sont fascinés par l’argent ». Et c’est là, peut-être, que résida la surprise : l’argent, les forces obscures du marché, les banques pris enfin pour cibles. Enfin. Et avec lyrisme. Avec conviction. Efficacité. « Dans cette bataille qui s'engage, je vais vous dire quel est mon véritable adversaire : il n'a pas de nom, pas de visage, pas de parti, il ne présentera jamais sa candidature, il ne sera donc jamais élu. Cet adversaire, c'est le monde de la finance. Sous nos yeux, en vingt ans, la finance a pris le contrôle de l'économie, de la société et même de nos vies. » Il y avait bien là quelque chose des « puissances de l’argent » du discours de François Mitterrand au Congrès d’Epinay (1971), de « cet argent qui corrompt, qui achète, qui écrase, qui tue, qui ruine, et qui pourrit jusqu'à la conscience des hommes. » Henri Guaino eut beau jeu de dénoncer, au lendemain du Bourget, un « discours à l’ancienne » - il s’y connaît – voulant sans doute dire par là qu’il puise ses références dans une lointaine époque. Mais chaque Français le sait : cette saillie contre la finance et les marchés n’est pas une antienne surannée. Elle ne puise pas ses racines dans un contexte d’autrefois. Elle se déploie au contraire dans la crise d’aujourd’hui au cœur de laquelle rayonnent comme des soleils noirs ces puissances de l’argent que semble flatter et révérer Nicolas Sarkozy.

    Le discours de François Hollande fut un grand discours. Un discours de gauche dans lequel la justice et l’égalité étaient placées au cœur, comme lorsqu’il convoqua Camus  « cet orphelin de père, élevé par une mère pauvre, sourde et illettrée » qui s’éleva jusqu’au prix Nobel de littérature grâce, justement, au principe d’égalité. Il n’y eut pas que la référence à Camus, trop souvent oubliée par la gauche, qui fut percutante, mais surtout ce rappel à   la vocation historique de la gauche qui est de combattre les inégalités, toujours et sur tous les fronts. Alors me percutèrent comme des pierres la disparition de la Halde, les propos de Wauquiez, pas si vieux, contre les assistés, cet infâme décret pris en catimini par Claude Guéant à la fin de l’année dernière qui augmente de 30% les ressources nécessaires à l’obtention d’une carte de séjour pour les étudiants étrangers. Puis le débat sur l’Identité nationale. Puis ces abjectes conventions de l’UMP sur l’immigration et la délinquance. Puis, puis, puis…

    Hollande parla de la « promesse républicaine ». Celle, protectrice pour les croyants de toutes les religions comme pour les autres, qui transparaît dans la loi de 1905 et non dans l’obscur concept de « laïcité positive » prônée par Sarkozy au Latran en 2007 qui défendait simultanément, au même endroit et sans doute entre deux SMS, les « racines chrétiennes de la France ». Celle, de promesse républicaine, qui devra se traduire dans un meilleur accès aux services publics, et au premier d’entre eux, l’éducation, consacrée priorité nationale, de l’école primaire à l’université, pour lutter contre l’exclusion et la déqualification. Cette promesse, enfin, qui doit permettre non pas le déclassement mais au contraire la progression, la mobilité sociale.

    Cette promesse républicaine, nous a rappelé Hollande, c’est aussi un rêve. Un beau rêve. Celui des révolutionnaires de 1789, de ceux de 1848 ou, plus récemment mais il serait absurde de les stipendier, de ceux qui ont fait mai 68 avec la ferme intention, eux aussi, comme tous ceux qui les ont précédé, de vivre mieux que leurs parents – et mieux alors ça ne signifiait rien d’autre que plus libres et plus indépendants. Ce rêve qui, nolens volens, continue de faire la grandeur de la France – n’en déplaise aux déclinistes : la promesse d’un monde meilleur parce que plus juste, où les hommes seraient plus libres et plus heureux parce qu’ils vivraient mieux et seraient délivrés de la tyrannie des privilégiés.

    Alors, s’il n’y avait qu’un mot à retenir du discours de François Hollande, par-delà la crise, la présidence avilie, la restauration nécessaire du rôle de l’Etat, la lutte contre les inégalités, c’est peut-être ce mot de rêve qu’il fallait oser prononcer. Qui ne manque pas de faire écho au « rêve américain » et, là-bas aussi, finalement, à cette promesse de la République – plus ancienne que la nôtre, ne l’oublions pas – où chaque citoyen et, même sans posséder la citoyenneté, chaque homme touchant le sol des Etats-Unis porte en lui la conviction que, comme Camus, il peut frôler le ciel. Là-bas, ce n’est pas l’égalité qui sous-tend ce rêve, mais la conscience d’être libre qui conduit chacun à entretenir comme une flamme au creux de l’âtre la certitude qu’il peut, s’il le veut, s’élever au sommet en dépit des inégalités considérables qui existent aux Etats-Unis.

    La possibilité du rêve qu’Hollande a esquissé n’est finalement pas si différente en France : la croyance dans le fait que par la loi nous sommes tous égaux à la naissance, qu’il ne peut y en avoir qui soient par trop privilégiés au départ et que nous sommes tous récipiendaires des mêmes droits et comptables des mêmes devoirs. C’est ce rêve français d’un monde meilleur parce que plus juste qu’il faut maintenant réaliser.


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  • Commentaires

    1
    Dalila Mazouni
    Mardi 24 Janvier 2012 à 08:58
    hollande
    Je ne sais pas vraiment si hollande peut gagner mais vous m'avez presque convaincue que oui !! c'est un très beau texte (encore un) en tout cas.
    2
    Jeanmichel
    Mardi 24 Janvier 2012 à 11:17
    hollande
    monsieur, votre texte a d'evidentes qualites mais je ne crois pas que francois hollande puisse gagner cette election : sarkozy n'est pas encore entré dans la campagne, il va (comme vous le dites) présenter un projet sérieux et crédible dans le contexte de la crise de la dette. Son bilan n'est pas si mauvais car il a réussi, comme shroder en allemagne, à faire passer des reformes indispensables (retraites par exemple). Merci
    3
    linareboul
    Jeudi 26 Janvier 2012 à 00:38
    tetxe hollande
    je crois qu'il peut gagner mais son principal adversaire ce n'est pas la droite ni sarkozy ni les marchés financiers : c'est son propre camp!!
    4
    franck (85)
    Dimanche 5 Février 2012 à 23:40
    texte
    très beau texte, bravo !
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