• Diversité contre égalité : une fausse aporie ?

    Nous n’avons pas besoin de plus d’égalité ; nous avons besoin d’une meilleure égalité. D’une égalité pratique, réelle, et non simplement d’une égalité de droit, théorique. C’est ce « mieux d’égalité » qu’en France nous avons choisi d’appeler l’égalité des chances. Cela ne signifie pas qu’il faille traiter tous les individus de la même manière, mais que la priorité est de réduire des inégalités de départ, liées par exemple au territoire sur lequel on nait ou au niveau de revenus de ses parents, qui, dans notre pays, par le puissant jeu des hermétismes et des phénomènes de reproduction, figent les trajectoires et emprisonnent les individus dans des cases prédéfinies – des ghettos. Corriger ces inégalités de départ, c’est éviter que des gens talentueux, mais nés au « mauvais » endroit, avec le « mauvais prénom » ou avec la « mauvaise » couleur de peau, ne soient pas entravés, dès le départ, parce qu’ils vont dans les « mauvaises » écoles, qu’ils choisissent la « mauvaise » orientation, que leurs parents ont les « mauvais » contacts, etc. Plus d’égalité des chances, c’est donc plus de méritocratie : le mérite, le talent, les capacités doivent seuls gouverner l’ascension sociale. Cet objectif fait consensus aujourd’hui : tout le monde ou presque, au moins à gauche, est d’accord pour inscrire dans le réel cette égalité de droit qui est partout consacrée ou, si l’on osait, pour « réaliser » l’égalité des chances.

    Or en ces temps de réflexion programmatique, à gauche notamment, il ne faudrait pas que celle-ci soit sacrifiée sur l’autel du réalisme électoral, car parler d’égalité des chances, promouvoir des opportunités équivalentes, fondées sur les capacités, selon que l’on naît riche ou pauvre, blanc ou noir, en banlieue ou à la campagne, ce n’est pas s’aliéner un électorat mais au contraire s’adresser à tous les Français, riches et pauvres, blancs et noirs, périurbains et ruraux. Renforcer l’égalité des chances, c’est mettre en œuvre la République.

    Mais – et c’est là où le débat devient intéressant – promouvoir l’égalité des chances, cela passe aussi par la promotion… de la diversité. Diantre, quel paradoxe !

    Un petit ouvrage a, depuis sa parution en France en 2008, rencontré un vif succès : La diversité contre l’égalité, de Walter Benn Michels. Selon ce professeur de littérature à l’Université de Chicago, agir en faveur de la diversité, ou au nom de la diversité, pour corriger des inégalités inacceptables dans une société démocratique moderne, ce serait rompre le primat de l’égalité et la dissoudre dans la culture, voire dans l’ethnique. Cette thèse semble frappée au coin du bon sens et parfaitement conforme avec l’idée, familière, selon laquelle il n’y aurait d’égalité que sociale et toute inégalité serait le produit de déterminants sociaux. Par conséquent, la diversité, parce qu’elle se réfère à la culture, déplacerait le débat du terrain social vers le terrain culturel et priverait la « question sociale » de la seule réponse valable: une réponse sociale. Pour schématiser, selon Benn Michaels, la notion de diversité aurait été inventée par les hérauts du capitalisme qui cherchaient à détourner l’attention de l’opinion, des masses laborieuses, en agitant le hochet culturel et, ainsi, sauvegarder leurs intérêts de classe en évitant les réformes sociales essentielles.

    Cette argumentation est aussi séduisante parce qu’elle vient conforter le vieux paradigme marxiste qui imprègne encore, avec nos sciences sociales, notre façon de penser et de traiter les inégalités. Inutile de rappeler ici à quel point cette grille de lecture est puissante à gauche et au parti socialiste : la « question sociale » demeure l’alpha et l’oméga de l’appréhension des inégalités. Mais si cette argumentation est séduisante, elle est aussi fausse. Car ainsi que le démontrent depuis quarante ans aux USA et quinze ans en France, notamment dans le sillage de Pierre Rosanvallon, les penseurs de la « nouvelle question sociale », les inégalités ne sont pas que sociales, loin s’en faut, et le traitement social, s’il est essentiel, ne constitue qu’un des aspects du remède.

    Réconcilier l’égalité avec la diversité, c’est d’abord prendre acte du fait que cette notion, encore si ambivalente, de diversité n’est pas le cache-sexe de ce fantasme que l’on nomme « communautarisme », c’est-à-dire de l’éclatement de notre société en une multitude de communautés concurrentes réclamant des droits spécifiques – la dilution de la gemeinshaft dans la gesellshaft, pour reprendre la vieille dichotomie de Tönnies. Le concept de diversité, en France et tel qu’il se déploie depuis une dizaine d’année, ne vise nullement à oblitérer le vivre-ensemble et la collectivité pour la simple raison qu’il lui est en réalité consubstantiel. Notre fabrique nationale, par sédimentation, est le produit du divers. Affirmer que la société française est diverse relève du pléonasme. Mais la diversité n’a pas été « inventée » pour dire cela ; elle n’a pas été inventée pour culturaliser ou ethniciser ou encore racialiser la société française. C’est tout le contraire ! Elle a été inventée, paradoxalement, pour la déculturaliser, c’est-à-dire pour que les caractéristiques ethniques, ou culturelles de façon plus large, cessent d’être des marqueurs, ou plutôt des déterminants sociaux.

    Revenons un peu en arrière, au début des années 2000, lorsque la notion de diversité a fait son apparition dans le débat public français. Quelle était la situation ? On venait (enfin) de s’apercevoir que des catégories entières de la population étaient marginalisées dans l’enseignement supérieur, les grandes écoles en particulier, sous-représentées dans les champs politique et médiatique, pour ne pas dire totalement absents. Les élites, dans le sens le plus général du terme, formaient un camp homogène, comme retranché, déconnecté du reste de la population. On a commencé à trouver cela anormal, tout de même, et on s’est penché sur les raisons de ce décalage entre ceux qui détiennent les postes-clés, qui forment les élites, qui accèdent aux filières les plus sélectives de l’enseignement supérieur, et les autres, qui restent « en bas », ségrégués. Ces « autres », ce ne sont pas que les Français issus de l’immigration. Ce sont aussi les femmes, les habitants de zones urbaines sensibles, les handicapés – et pour ces derniers en dépit de quotas de recrutement obligatoires depuis 1987 ! Comment l’expliquer ? Par le stigmate, cette différence, réelle ou supposée, culturelle ou physique, qui colle à la peau, marque et se fait remarquer et qui, en vertu de préjugés, c’est-à-dire d’un jeu de représentations négatives faisant de l’autre, du ou de la différent(e), une menace, un danger, produit de l’exclusion, du séparatisme. C’est cela, la mécanique discriminatoire. Et pour l’enrayer, il faut enrayer les préjugés qui la fondent. Comment ? En forçant les gens à ne pas discriminer et en punissant ceux qui le font, bien sûr, c’est un premier pas, indispensable, et c’est tout l’objet de la loi du 16 novembre 2001. Mais cela ne suffit pas car la loi n’agit pas sur les ressorts de la discrimination, c’est-à-dire les préjugés, les idées reçues, par exemple celle qui motive la décision de ne pas recruter une jeune femme sous prétexte que l’on pense qu’elle va tomber enceinte, un jour ou l’autre, et qu’alors elle deviendra un fardeau pour l’organisation.

    Le but de ce que l’on appelle « la diversité », c’est quoi en définitive ? Ce n’est pas de sous-entendre que la différence culturelle, ou ethnique, c’est fantastique en soi, intrinsèquement, et que donc il faut la valoriser pour ce qu’elle est, mais de faire en sorte, par des actions et des procédures ciblées, que la couleur de peau, le prénom ou le sexe ne doivent plus constituer des stigmates entravant la promotion sociale, par exemple en bloquant l’accès à un emploi. Agir, ou promouvoir, la diversité, c’est donc travailler en faveur d’une plus réelle égalité des chances avec en point de mire une société où le trait culturel, le stigmate, ne serait plus un handicap, ne compterait plus, serait inopérant.

    Le moteur de la diversité est là : accepter de reconnaître des différences en tant qu’elles sont une contrainte, un obstacle, et les neutraliser par un effort ciblé de sorte qu’à terme, par le rééquilibrage des diverses portions de la société dans les lieux de pouvoir, ces différences n’en constituent plus parce que les préjugés dévalorisants se seront étiolés : lorsqu’il y aura plus d’Arabes à l’Assemblée, plus de Noirs au Sénat, plus de femmes dans la haute fonction publique, plus de tout dans les médias, alors être Noir, Arabe ou une femme ne sera plus perçu comme étant un handicap, ne sera plus assimilé à des représentations négatives.

    La notion de diversité sert ainsi à définir des catégories victimes de représentations, préjugés et discours qui placent l’Autre - celui qui est différent par l’apparence, le sexe, l’orientation sexuelle, le patronyme, etc. - dans une relation de domination et dans une position d’infériorité. Donc d'inégalité. C’est ce qui fonde les discriminations ; toutes les discriminations et pas que les discriminations raciales même si celles-ci, ainsi qu’en témoigne le dernier rapport de la Halde, continuent d’être massives. La notion de diversité, avec ses imperfections, permet aujourd’hui d’appréhender cette problématique en faisant référence à des groupes, des catégories qui sont frappées par cette inégalité et, de ce fait, doivent être la cible de correctifs supplémentaires, d’actions spécifiques permettant de réduire l’impact négatif du stigmate.

    Autrement dit, parler de diversité, c’est parler d’égalité, c’est réinscrire la notion dans une perspective plus vaste et corrélativement accroître son efficacité. Loin de nuire à l’égalité, la diversité est l’une des conditions de l’égalité.

    KA.

     


  • Commentaires

    1
    Michel Lorémont
    Mardi 29 Mars 2011 à 16:37
    diversité
    merci pour cet éclaircissement. J en'ai jamais compris pourquoi des gens opposaient l'égalité et la diversité. Bonne continuation
    2
    Roger Crépon
    Jeudi 31 Mars 2011 à 23:25
    votre article sur la diversité
    texte intéressant, merci pour cet éclairage. Il est regrettable que ce genre d'analyse ne soit pas plus evoquée dans la "grande presse", cela ferait du bien à tout le monde ! Bon courage.
    3
    Sarah (Vannes)
    Samedi 16 Avril 2011 à 00:55
    votre article diversité
    c'est un très bon article, félicitations à vous et merci pour votre travail, toujours utile.
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