• La politique du pire

    La politique du pire

    Par Karim Amellal

    Le discours prononcé par Nicolas Sarkozy le 30 juillet dernier à Grenoble en réaction aux événements de Saint-Aignan ne doit pas surprendre : de la déchéance de la nationalité pour les Français d’origine étrangère à l’extension des peines planchers, tout, dans ce discours, traduit l’orientation fondamentale, et hélas désormais ancienne, de la politique conduite par ce gouvernement depuis l’élection du président de la République.

     

    La création d’un ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale donnait le la en induisant un lien de cause à effet entre l’immigration et la fragmentation de l’identité nationale. Au motif de regrouper sous un même étendard des structures administratives jusque-là éparpillées et donner à la politique d’immigration un contenu et des moyens d’action plus amples, Nicolas Sarkozy avait réussi à imprimer dans les esprits que l’immigration était mécaniquement synonyme de dangers, de problèmes, et corroborer ainsi un antédiluvien lieu commun.

     

    Le débat sur l’identité nationale a poursuivi dans cette voie. Organisé par les préfets, il se proposait, selon les mots d’Eric Besson, de « répondre aux préoccupations soulevées par la résurgence de certains communautarismes, dont l’affaire de la burqa fut l’une des illustrations », il a catalysé l’aigreur nationale, lui a donné une ampleur inédite et a permis de faire surgir dans le débat public des idées que l’on savait exister, mais que l’on tâchait jusque-là de contenir tant bien que mal dans les for intérieurs. Ainsi, sous couvert de promouvoir « une vision mieux partagée (…) des valeurs républicaines « , nos gouvernants ont préféré faire le choix - vieil adage machiavélien – de diviser pour mieux régner, de désigner des boucs émissaires pour mieux détourner l’opinion des problèmes du quotidien – la crise économique, l’emploi, le pouvoir d’achat – contre lesquels leur politique s’est montrée inefficace. La triste affaire de la burqa et l’emballement politico-médiatique qu’elle a déchaîné ont illustré une fois de plus combien il était payant de brandir un épouvantail pour mieux s’ériger en rempart contre le danger.

     

    Quel danger ? Toujours le même : l’Autre, tantôt étranger, tantôt immigré. Celui qui est là et qui ne devrait pas y être. Celui qui est en trop. Celui qui dérange, qui prend le travail des autres, qui ne s’adapte pas – « ne s’intègre pas » selon la formule consacrée. Au cours de notre longue histoire, cet Autre menaçant fut successivement protestant, juif, espagnol, polonais. Aujourd’hui, il est musulman, ou Noir, ou Arabe, Rom depuis peu. Il fait peur car il vient d’ailleurs et, comme dans les années 30, comme sous le régime de Vichy – et ces comparaisons ne sont pas excessives – il est désigné comme le coupable ultime, la cause de tous les malheurs nationaux, l’ennemi à abattre, celui qui n’a pas vocation à être Français, qui doit rester en marge. Comme le pharmakos de l’Athènes antique, en cas de calamité on choisit quelqu’un, on le ligote, on le traîne dans les rues et on encourage la foule à le lyncher jusqu’à ce qu’il meurt puis, une fois le sacrifice accompli, on s’en débarrasse en le jetant hors des murs de la cité…

     

    Qui peut aujourd’hui s’étonner que notre président de la République agite encore, et avec une vigueur et une rage que lui confèrent les difficultés auxquelles il est confronté aujourd’hui, ce chiffon rouge, le même depuis des années ? Le champion de la « droite décomplexée » et ses apôtres, Hortefeux, Besson et tant d’autres, masquent sous les oripeaux d’un discours musclé et accusateur leur incapacité crasse à régler nos problèmes.

     

    Quel meilleur instrument, dans le contexte actuel où la voyoucratie gouvernementale est mise à jour, que de nouveaux ennemis intérieurs, de nouvelles victimes sacrificielles, de nouveaux rites expiatoires ? Les affaires se succèdent à un rythme effréné, des ministres abusent des largesses de l’Etat, les conflits d’intérêt sont, depuis le début de cette présidence, légion, et alors ? Alors il suffit de brouiller un peu la vue des Français, d’accroître leur myopie verticale sur les crapules d’en haut pour mieux pointer l’index vers les coupables d’en bas. Il suffit de souffler un vent de panique sur les braises de la délinquance, d’annoncer l’imminence d’émeutes, pour que d’un seul coup les Français oublient le reste et, dans un élan rendu plus véloce par la crise, affirment à 80% que oui, ils sont favorables au retrait de la nationalité pour les personnes d’origine étrangère coupables d’excision ou de polygamie. Mais combien y en a-t-il, de ces personnes, en France ? 100, 1000 ? N’y a-t-il pas des problèmes plus importants ? N’est-ce pas inconstitutionnel en vertu de l’article 1er de la Constitution ? N’y a-t-il pas déjà dans le Code civil un article 25 qui prévoit les cas où la déchéance de nationalité est possible, sans préciser, naturellement, de catégorie telle que ces « Français d’origine étrangère » dont a parlé le président de la République ? Tout ça n’a aucune importance. L’essentiel, c’est que la machine s’emballe, que les démons resurgissent et mordent un grand coup dans l’opinion pour que celle-ci ait peur et fasse confiance à notre démiurge pour que cesse le chaos.

     

    Trois choses à souligner dans le discours de Grenoble :

     

    D’abord, notre président de la République n’est pas homme à reculer devant les expédients discursifs et à se laisser impressionner par les leçons de l’Histoire qui peuvent lui permettre, comme il l’a déjà prouvé, d’asseoir sa carrure d’homme à poigne, de champion de la lutte contre l’insécurité, de dernier rempart contre les hordes violentes qui se déchaînent, pourvu qu’à la fin il récolte les fruits électoraux de la tempête qu’il a, seul, semée.

     

    Ensuite, et cela semble être désormais une constante de la vie politique française, la désignation d’ennemis intérieurs, la création d’une bulle de haine qui épouvante les esprits et focalise l’attention des Français est le meilleur remède contre l’écume de l’impopularité et la défiance, le meilleur moyen de galvaniser les masses. La haine et la division sont des instruments géniaux de conquête électorale. Ce n’est pas nouveau, mais on atteint aujourd’hui une acmé. La politique du pire est le meilleur gagne-pain électoral.

     

    La gauche, enfin, reste prisonnière de son désert des Tartares. Elle ne pipe mot, ou si bas, avec tant d’inconfort, de gêne, de précautions, avec tant de bouches différentes et au total inaudibles qu’elle ne peut prétendre incarner une alternative.

     

    Encore un peu de patience…

     

    KA

     


  • Commentaires

    1
    angélique laroche
    Vendredi 13 Août 2010 à 11:51
    article
    bonour monsieur amellal, je trouve votre article vraiment très bien écrit et je voudrais vous féliciter pour ça. En plus de l'engagement de votre plume et de la clarté de votre propos, vous écrivez particulièrement bien - ce qui est de plus en plus rare hélas... A bientôt.
    2
    Vendredi 13 Août 2010 à 12:48
    Bonjour
    Je suis aussi terrifiée des manipulations politiques actuelles. Toujours dresser les français les uns contre les autres, manier le drapeau du nationalisme, de l'insécurité...ça fait recette, comme dans les années 30. Mais à part quelques voix qui s'élèvent, on n'entend personne crier haut et fort que le danger est à la porte du pays ! Je suis vraiment terrifiée et horrifiée par le silence qui laisse ce président de pacotille prendre de telles dispositions envers les gens du voyage, les exclusions, les actes terroristes (jeter des personnes à la rue, sans toît, sans avenir, les laisser crever sans rien faire est un acte de terrorisme). Quand les français vont-ils sortir de leur léthargie ? Pourtant, l'histoire nous enseigne qu'il est parfois trop tard, que le mal arrive...mais personne n'écoute l'histoire et ça me fait peur. Vraiment peur ! Bonne journée...si je peux dire !
    3
    taharr
    Samedi 14 Août 2010 à 12:40
    article
    monsieur karim amellel, pourquoi ce president ne fait il face a aucune force d'opposition ? merci pour votre reponse
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