• Lectures

    Certains amis m'ont invité à écrire ici ce que je lisais et à commenter ces lectures. Après tout, pourquoi pas !

    Je viens d'achever la lecture de L'Amérique que nous voulons (Flammarion, 2008), de Paul Krugman, professeur d'économie à Princeton, célèbre chroniqueur du New-York Times et prix Nobel d'économie 2008.

    Cet excellent livre, très marqué à gauche, explique en gros que les Etats-Unis, depuis trois décennies, sont idéologiquement dominés par ce qu'il nomme les "conservateurs de mouvement" (en réalité, selon lui, des "révolutionnaires radicaux" tant ils sont positionnés à droite sur l'échiquier idéologique). Ces derniers, qui ont fait avorté toutes les tentatives de réformes des années Clinton (celle de l'assurance maladie notamment), ont contribué en instrumentalisant toutes les peurs et les angoisses de l'Amérique (sécurité, racisme, spectre de la crise morale...) à creuser profondément les inégalités sociales. Celles-ci, plus fortes que jamais, doivent être réduites grâce à la rénovation de l'Etat-Providence et à des politiques de transferts vigoureuses. La réforme - et l'extension - de la Social Security et, surtout, la mise en place, enfin, de l'assurance maladie universelle doivent constituer les chantiers prioritaires.

    Le livre est passionnant, notamment l'analyse qu'il fait du déplacement sur le curseur du conservatisme du parti Républicain et de ses conséquences sociales désastreuses mais un autre pan de son analyse est également intéressant et doit être mentionné ici : son explication de l'amoindrissement de l'Etat-providence par l'instrumentalisation du racisme. L'analyse est simple : la rhétorique républicaine condamnant les dépenses sociales est fondée sur le fait que ceux qui bénéficient le plus de ces dépenses se trouvent être les minorités. L'argument électoraliste est ainsi tout trouvé : inutile d'accroître l'intervention publique puisque celle-ci sert principalement les noirs, plus pauvres que les blancs. Cette corrélation, établie par des économistes tels que Alesina, Glaeser et Sacerdote, entre la composition raciale d'un Etat et sa politique sociale aboutit à la conclusion que plus il y a de noirs (ou de "minorités") dans un Etat, moins les dépenses sociales seront importantes. Krugman applique cette analyse à certains Etats dirigés par des "Républicains de mouvement" et démontre qu'elle est juste.

    En détaillant l'ensemble des raisons qui ont conduit au triomphe de la "politique de l'inégalité" et à l'aggravation consécutive, et sans précédent aux USA, des inégalités sociales (l'Amérique de 2008 est, selon les analyses sur les inégalités de revenus de Piketty et Saez dont s'inspire Krugman, plus inégalitaire que l'Amérique d'avant le New Deal), Krugman appelle de ses voeux certaines réformes essentielles et, globalement, le renforcement de l'Etat providence. Mais il fonde son vibrant plaidoyer en faveur de l'accroissement de l'intervention publique, notamment en matière de santé, sur l'exemple... français ! Le modèle social français est ainsi à de très nombreuses reprises, à la fin du livre, cité en référence. Idem pour notre système fiscal, progressif, et donc bien plus juste que le système fiscal américain, également progressif mais dans une bien moindre mesure et, surtout, paralysé par une série de niches fiscales hallucinantes qui fonctionnent au profit des très très riches (centile supérieur de l'échelle des revenus). Ses développements sur les vertus du modèle social français, sur la justesse de notre politique de transferts (il ne tarit pas d'éloge sur notre sécurité sociale, en passant cependant sous silence ses travers en matière de financement) et sur la qualité et l'efficience de notre système de santé (avérée par l'OMS selon laquelle les USA dépensent par habitant deux fois plus que la France pour obtenir une espérance de vie... inférieure à celle qu'il y a en France (77,5 aux USA contre 79,6 en France)) sont à bien des égards... stimulants et rassurants !

    Au total, le constat porté par Krugman sur l'Amérique de 2008 est sévère et très inquiétants. Ecrit avant la victoire de Barack Obama, il constitue une argumentation riche et étayée en faveur d'une reprise en main par les libéraux (ou les "progressistes", soit les libéraux en action, selon la terminologie de Krugman) de la politique sociale américaine.  Obama a du pain sur la planche !

    Je lis également Tokyo électrique, superbe recueil de nouvelles écrites par des écrivains japonais de renom (dont Tomomi, Ryûji et Makoto), paru à Tokyo en 2000 et traduit en France en 2006 (édition Philippe Picquier). C'est une série de portraits géniaux, tantôt déjantés tantôt épurés (flics, prostituée, femme de ménage) qui évoluent dans le Tokyo du quotidien, souvent dans une atmosphère crépusculaire et inquiétante. Une autre manière de (re-)découvrir la topographie sentimantale de cette ville fascinante.

    Très friand de littérature japonaise ces tesmp-ci (sans doute une conséquence de l'été tokyoïte), je croque aussi, en quelques bouchées tant le plaisir est là, Au sud de la frontière, à l'ouest du soleil, de Haruki Murakami (en poche, collection 10/18). Ce roman raconte la vie d'un fils unique, Hajime, qui, propriétaire de deux bars de jazz à Tokyo, marié et père de famille, retrouve au seuil de ses 40 ans Shimamoto-San, son premier amour, une jolie fille évanescente et un peu boiteuse qui laissa sur lui des traces indélébiles. Après Le passage de la nuit (exceptionnel de pureté et de simplicité) et, il y a plus longtemps, Après le temblement de terre (de Kobé), l'impression merveilleuse que j'ai en lisant le style pur et envoutant de ce formidable auteur ne cesse de grandir.

    A bientôt,

    Karim


  • Commentaires

    1
    Magalie R
    Mardi 9 Décembre 2008 à 10:03
    encore, encore
    il faut faire ca plus souvent, parler de ses lectures, c'est passionnant !!!
    2
    Mardi 9 Décembre 2008 à 14:03
    L'Amérique que nous voulons
    Ça fait peur, ce que tu dis de l'analyse de "L'Amérique que nous voulons !"
    3
    Simon
    Jeudi 11 Décembre 2008 à 23:34
    article
    où puis-je me prpocurer votre essai, svp ? merci
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