• Odeurs et couleurs d'Afrique : le chemin Ziryab (Alger)

    Extrait d'une contribution à la série « Parfums et couleurs d’Afrique »

    Le chemin Ziryab (Alger)

    Par Karim Amellal

     

    "(...) Je me souviens de l’odeur de jasmin qui inondait mes narines lorsque je bifurquais, en serrant la main de ma mère, sous les trombes de feuillages qui surplombaient le chemin du Ziryab, cette minuscule bande de terre qui tombe du boulevard Bougara vers le Télémly en une succession de virages tortueux.

    Puissante et pénétrante, elle s’insinuait lentement en moi, m’enivrait et je m’escrimais, malgré les imprécations houleuses de ma mère qui pressait le pas, à ralentir, voire à m’arrêter chaque fois que nous passions sous la voute parfumée de ses délicieuses petites fleurs blanches. Lorsque bien imprudemment elle me lâchait la main, je sautillais comme un cabri pour saisir l’une d’elles, parfois plusieurs en même temps. Leurs pétales semblaient si fragiles que je les conservais là, dans le creux de ma main, tels de frêles papillons, en les abritant timidement avec mon autre paume, confectionnant ainsi une sorte de coquille qui les protégerait du monde et pourrait m’envahir un peu plus longtemps leur parfum.

    C’est en été que le chemin Ziryab revêtait ses plus beaux atours. Embaumé par le jasmin, il était aussi baigné d’une ombre voluptueuse qui enveloppait le promeneur et le retranchait à la chaleur de plomb qui régnait au-dehors. Le silence n’était ébranlé, de loin en loin, que par le bourdonnement d’une guêpe ou le chant mélodieux d’un chardonneret. Du moment où nous l’entamions jusqu’à celui où nous le quittions, nous y étions comme sur une île, à l’abri de la ville grondante qui sévissait tout autour, protégés de son tintamarre, des hordes de voitures roulant en trombe, crachant leur venin sonore sur les trottoirs trop étroits et incendiant les oreilles avec leurs tonitruants klaxons.

    Nous le prenions au moins deux fois par jour : le matin, pour aller chez mon oncle Walid qui habitait la rue Montgolfier, et le soir pour rentrer à la maison. Le matin, les traces de la nuit peinaient à disparaître. Il y faisait encore frais, presque froid, et les fleurs de jasmin, toutes gorgées d’humidité, nous mitraillaient de leur tristesse en larguant leurs larmes sur nos visages. Les hommes que nous croisions pressaient le pas pour se rendre à leur travail, dans le centre, et certains laissaient derrière eux la suave et délicieuse odeur du café et des beignets entremêlés. Ma mère suivait cette cadence-là et je n’avais d’autre choix que d’accélérer le pas et de m'envelopper dans son sillage. Il n’était pas question de lambiner, de trop lever la tête vers les grappes de jasmin ou de jouer avec une pierre comme avec un ballon de foot ! Mon oncle, qui était un ancien matelot, ne tolérait aucun retard et ni ma mère ni moi n’étions prêts à affronter sa colère au cas où nous n’aurions pas été d’une parfaite ponctualité. Le matin n’était donc pas propice à la promenade et, dans sa fraicheur et son humidité, le chemin Ziryab me semblait alors ne pas tout à fait s’être affranchi de l’emprise hostile de la nuit.

    En fin d’après-midi, en revanche, il en était tout autrement. Il fallait monter et non plus descendre, mais cette ascension si fréquente, et à vrai dire assez pénible à la longue dans les rues en escaliers d’Alger, prenait ici un tour très agréable. Libéré des contraintes du jour, du travail et des obligations, chacun prenait son temps pour rejoindre l’extrémité du chemin et rentrer chez soi, comme ces barques de pêcheurs qui regagnent leur port au crépuscule. Tous au diapason, marchant au même pas dans une certaine allégresse, nous humions ses odeurs, celle du jasmin, bien sûr, mais aussi toutes celles, affriolantes et culinaires, qui s’échappaient des demeures adjacentes en même temps que des rires de femmes. Les effluves de cumin franchissaient les hauts murs et les branchages touffus pour venir jusqu’ici, dans l’ombre du chemin Ziryab, se mélanger à celles de la galette, des sardines grillées ou des oignons frits. Nous ne savions plus où donner de la tête tant nos papilles frétillaient, sans cesse sollicitées par cette formidable avalanche d’arômes salés ou sucrés, qui, tels des rivières odorantes charriant tout ce que l’imagination peut compter de mets succulents, rejoignaient le grand fleuve Ziryab sur lequel nous naviguions et que, pour ma part, je ne voulais jamais quitter.

    Encore aujourd’hui le chemin Ziryab est pour moi ce lieu de réclusion délicieuse où j’aime m’enfoncer, parmi les exquises odeurs de mon passé et les couleurs sombres qui l’habitent, où je sens encore la main de ma mère enserrer la mienne tandis que s’effondre sur nos têtes le merveilleux parfum du jasmin. (...)"


  • Commentaires

    1
    Loubna
    Vendredi 17 Juin 2011 à 15:08
    chemin ziryad
    C'est un texte magnifique qui me rappelle tant mon enfance, j'en suis très émue. Merci et bravo
    2
    anissa (de Royan)
    Vendredi 17 Juin 2011 à 16:41
    texte
    sublime
    3
    rafik Madani
    Samedi 18 Juin 2011 à 23:51
    texte
    merci M. AMELLAL pour ce très beau texte. J'ai été très ému en le lisant. Portez-vous bien. Rafik Madani
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