• Parue le 10/11/2005



    Point de vue
    Une défiance colossale, par Karim Amellal
    LE MONDE | 10.11.05 | 14h56  •  Mis à jour le 29.11.05 | 12h51


    e qui se passe actuellement dans nos banlieues nous terrorise. Les mots nous manquent pour qualifier ces actes. Tous nos sentiments affluent dans une même direction : la peur. Nous sommes tous effrayés, et à juste titre.

     

    Mais face à ces événements tragiques, à ce déferlement de barbarie, que faire ? Ecarquiller chaque jour davantage les yeux devant son écran de télévision ou bien s'efforcer de comprendre. Comprendre ? Mais est-ce seulement possible ? Est-ce seulement nécessaire ? Je le crois. Pour endiguer cette violence qui submerge les "quartiers", il nous faut bien tâcher de comprendre les ressorts de cette haine. Les racines du mal sont très nombreuses. Trop longtemps ignorées, elles gonflent et affleurent désormais à la surface de notre République. Elles sautent au visage. L'analyse sociologique explique la violence par le chômage, la précarité, la relégation et la ghettoïsation. Bien, mais cela ne suffit pas. On ne comprend toujours pas. Expliquer qu'un jeune qui vit dans une cité brûle la voiture de son voisin de palier parce qu'il n'a pas d'emploi ne satisfait personne. Pire, cela énerve.

    Aucune violence n'est gratuite. Toutes ont un sens profond. Voler une voiture a une finalité : le voleur récolte un bénéfice, il fait un profit. Mais brûler une voiture ne procure strictement aucun avantage. Quel est donc le sens d'un tel acte ? C'est un acte radical qui, parce qu'il ne procure aucune satisfaction autre que le besoin de le perpétrer, doit retenir toute notre attention. Pas notre sympathie, notre attention. Parce que brûler une voiture est un acte ignoble de révolte, un acte de guerre même, l'acte de celui qui n'a plus rien à perdre, il doit nous interpeller. Brûler une voiture, brûler dix voitures n'est pas un jeu, contrairement à ce que disent certains, c'est une impérieuse nécessité.

    Dire cela, ce n'est pas faire le jeu des casseurs, ce n'est pas méconnaître l'angoisse de nos compatriotes qui, du haut de leurs balcons, surveillent toutes les nuits leurs véhicules, ce n'est pas non plus nier le ressentiment, la "haine", de ceux qui n'ont désormais plus de voiture. Dire cela, comprendre cet acte, c'est déjà lutter contre les racines du mal.

    Cela fait maintenant plus de vingt ans que les banlieues, à intervalles réguliers, retiennent notre attention, toujours en mal. Nous n'y voyons le plus souvent que deal, délinquance, insécurité. Les médias ne parlent que de ça. N'y a-t-il que ça ? Non. Il y a d'abord des gens qui souffrent d'être enfermés de l'autre côté de la France. Des jeunes qui souffrent d'être rejetés de la communauté nationale. Des jeunes qui souffrent de ne pas jouir des mêmes droits que les autres Français.

    Le racisme latent, l'ampleur des discriminations raciales, la puissance des mécanismes ségrégatifs, la défaite de l'école, la panne de valeurs et de symboles mobilisateurs, notre incapacité chronique à réduire les inégalités et à accepter la diversité culturelle : ce sont autant de facteurs qui acculent les jeunes des quartiers, et notamment les jeunes issus de l'immigration.

    Ceux-ci portent aussi une part de responsabilité dans cette spirale de l'échec. En quête d'identité, séduits par la dialectique du bad boy , pris dans les affres d'une surconsommation effrénée et incapables de se rassembler autour de projets intégrateurs, ils se laissent bien souvent piéger par les deux radicalismes qui les guettent : d'une part, un retour exacerbé et parfois violent à la foi, dont l'islamisme est la figure latente, et, d'autre part, la délinquance et le recours à des voies informelles, violentes, pour acquérir ou détruire des biens qu'ils ne peuvent se procurer par d'autres moyens.

    Aujourd'hui dans les quartiers, à force d'avoir accumulé tant d'impuissance et d'inertie, de plus en plus de jeunes entretiennent le sentiment d'être coupés du reste de la société, abandonnés aux marges, laissés pour compte. Ils se figurent que les autres, souvent les "Blancs" dans leur discours, sont des ennemis contre lesquels, désormais, il faut se battre. C'est cette représentation tragique qu'il nous faut à tout prix contrecarrer.

    Comment ? Par l'envoi de puissants signaux. Il ne suffit pas seulement de déployer davantage de moyens financiers, de recourir aux sempiternelles politiques sociales ou urbaines. Non, ces solutions ont déjà été employées, elles ne sont pas suffisantes. Nous devons désormais faire face à une situation inédite où, du côté des jeunes des quartiers comme du côté du reste de la France, le manque de dialogue et l'incompréhension réciproque, depuis tant d'années, ont produit une masse colossale de défiance, un gouffre de haine. Aussi faut-il rechercher, créer les conditions d'un dialogue constructif. Non avec les casseurs, mais avec l'ensemble des habitants des cités, les jeunes surtout.

    Il faut dès à présent songer à l'avenir. Or celui-ci ne peut s'envisager sans une refonte profonde de la politique dite, selon une formule malheureuse, "d'intégration". Celle-ci doit être adaptée à la réalité d'une France multiculturelle et multiconfessionnelle. Mais nous ne pouvons plus continuer à lutter avec les mêmes instruments contre des maux nouveaux. Le mal symbolique des quartiers défavorisés et des jeunes issus de l'immigration doit être combattu, non sur le terrain socio-économique, mais avant tout sur le terrain symbolique. Nous devons produire de nouvelles valeurs d'espérance, nous devons replacer la réussite au coeur du projet d'intégration, nous devons promouvoir la diversité culturelle partout où celle-ci est absente, c'est-à-dire dans l'ensemble des lieux où s'incarne aujourd'hui le pouvoir : la haute fonction publique, la sphère politique, les grandes entreprises, les grandes écoles.

    Nous avons trop attendu avant de lutter sérieusement contre les discriminations raciales et les ségrégations en tout genre qui paralysent certains individus dans des bulles de relégation. Nous avons trop attendu avant de reconnaître et d'accepter pleinement la diversité culturelle de notre pays, laquelle ne passe pas par des mesures coercitives afin de freiner d'improbables communautarismes, mais par des signaux d'ouverture et de tolérance, sans naturellement rogner les principes fondamentaux de notre démocratie. Nous avons trop attendu avant d'admettre que certaines situations exigeaient des moyens exceptionnels, et non des bricolages périphériques dont le surplus financier est mécaniquement absorbé par l'augmentation des coûts administratifs. Nous avons trop attendu avant de mettre en oeuvre une politique globale, sociale, économique, culturelle, symbolique qui donne aux jeunes des quartiers l'envie de réussir et le goût du vivre ensemble.


    Essayiste, Karim Amellal, 27 ans, est l'auteur de Discriminez-moi ! Enquête sur nos inégalités, éditions Flammarion, 364 pages 2005.


    KARIM AMELLAL
    Article paru dans l'édition du 11.11.05

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