• Mon dernier article publié sur le Huffington Post et Le Monde

     

    Il n'y a pas de polémique inutile et, comme on l'a observé au cours de ce quinquennat, les polémiques d'aujourd'hui font souvent les lois de demain. Mais les mots et ce qu'ils signifient, d'abord. Qu'a dit Guéant? "Que toutes les civilisations ne se valent pas".

    C'est là une vieille antienne de l'extrême droite française, et du Grece en particulier, le "Groupement de recherche et d'étude de la civilisation européenne" qui inspira le Front National dans les années 1980 et 1990. Alain de Benoist, l'un des chefs de file intellectuel du Grece, pourfendait par exemple au début des années 90 ce qu'il appelait "l'idéologie du même", c'est-à-dire précisément le refus de toute différenciation entre les cultures, la contestation de leur égale valeur et dignité. On appelle cela le différentialisme.

    Dans un numéro de L'homme et la société datant de 1985, Pierre-André Taguieff en donnait une utile définition: pour les différentialistes, "la différence culturelle est traitée comme une différence naturelle, et une différence de nature. Il y aurait plusieurs natures humaines." Claude Guéant s'inscrit exactement dans ce sillage. Et il n'y a pas si longtemps, cette tendance-là de l'extrême droite française était représentée politiquement par Bruno Mégret. Pour les différentialistes du Grece qui se devaient de polir leur discours pour qu'il devienne acceptable politiquement, la culture se substituait à la race. Dès lors, il devenait acceptable de hiérarchiser ces cultures, avec bien sûr l'idée d'une supériorité de l'européenne sur les autres. Et européenne, dans le langage du Grece, cela voulait dire blanche. Parler de culture et non de race, d'affirmation d'une culture réputée meilleure parce que plus "civilisée" que d'autres, et désigner ces "autres", les inférioriser, c'est une forme édulcorée, masquée, de racisme.

    Racisme, pourquoi cela? L'utilisation par Claude Guéant du terme "civilisation" vise à instrumentaliser politiquement la notion, ainsi que l'a expliqué le sociologue des religions Olivier Bobineau. Le terme de "civilisation" est un terme positif qui désigne un modèle ou un système de développement qui se distingue par son apport à l'humanité: on parle ainsi de civilisation romaine ou islamique, non de civilisation nazie comme l'a fait Arno Klarsfeld. Quand Guéant parle de civilisation, il sous-entend culture; il veut que l'on comprenne culture et, peut-être même, derrière, race. Ce faisant, il délivre un discours raciste, pas explicitement raciste, mais implicitement raciste. Qu'est-ce que le "racisme implicite"?

    Relisons Taguieff (Le racisme, 1997): c'est un discours qui "ne s'offre pas à la dénonciation facile sous la forme bien reconnaissable de conduites ou de thèses tombant sous le coup de la loi". C'est un racisme voilé "qui ne marche ni à l'inégalité ni à la race biologique, (...) qui ne se réfère pas aux doctrines nazies, (...) qui n'injurie ni n'appelle expressément à la haine." Serge Letchimy n'avait donc pas tort quand il disait à l'Assemblée nationale: "Vous privilégiez l'ombre, vous nous ramenez jour après jour à ces idéologies européennes qui ont donné naissance aux camps de concentration, au bout du long chapelet esclavagiste et colonial".

    Oui, la phrase de Guéant, dans son contexte précis, appartient à un dispositif de discours qui hiérarchise les cultures en fonction de leur écart par rapport à une norme de référence, supérieure par essence. Tandis que les autres cultures -et par autres cultures il ne faut en voir qu'une, l'islamique, sous-entendue à travers la mention des prières de rue et du voile intégral- demeurent inférieures. Et par extension les musulmans qui, donc, valent moins, par essence, que les autres. Lorsque l'on ajoute cette dernière phrase du ministre de l'Intérieur à ses précédents faits d'armes réalisés à travers des circulaires -celles sur les Roms et les étudiants étrangers- et que l'on replace cela dans le contexte plus général, depuis le début du quinquennat, de l''identité nationale', du discours de Dakar sur l'homme africain qui n'est "pas assez entré dans l'Histoire" et des débats récurrents sur l'islam, nous obtenons une politique cohérente. Une politique qui se manifeste par le souci d'exclure l'Autre dès lors qu'il est paré de caractéristiques différentes, de sorte qu'il n'altère pas le corps national, qu'il ne le dénature pas. Il y a là la manifestation d'une xénophobie d'Etat. Sinon d'un racisme d'Etat.

    Voilà pour la terminologie, ce à quoi elle se réfère et ce qu'elle désigne, implicitement. Mais cette nouvelle saillie de Claude Guéant, à n'en pas douter, est aussi un redoutable piège tendu à la gauche. L'objectif, une nouvelle fois, était de détourner l'attention à travers une polémique qui, évidemment, ne manquerait pas de faire couler beaucoup d'encre et de susciter nombre de réactions.

    Plus ces dernières seraient fortes, vigoureuses, voire caricaturales, mieux l'objectif serait atteint: focaliser l'attention des Français sur la polémique et les détourner du bilan du président de la République ou de la campagne de François Hollande. Convoquer le "choc des civilisations" et la peur de l'islam, pointer un doigt accusateur sur les femmes voilées et ceux qui prient dans la rue n'était pas suffisant. Il fallait quelque chose de nouveau, quelque chose qui ferait réagir, bondir, vitupérer le cortège des indignés. Il fallait un "toutes les civilisations ne se valent pas" pour déclencher l'ire de la gauche "bien-pensante", accusée au passage d'être "relativiste" tandis qu'elle prétend au contraire être universaliste, c'est-à-dire attachée au refus de tout particularisme culturel, de toute différenciation.

    Et ça n'a pas manqué. La réaction fusa. Serge Letchimy sortit de ses gonds, fort légitimement en sa qualité d'élu d'outre-mer, et parla des camps de concentration, du colonialisme et des nazis, et la majorité, outrée que l'on confonde ainsi les choses, quitta l'hémicycle en signe de protestation. Et alors la mécanique s'inversa. C'est ce que Romain Pigenel a appelé "l'inversion victimaire": un renversement de perspective qui transforme le coupable en victime. Une aubaine, mais une aubaine calculée. Et qui ne bouscule en aucun cas la poursuite de la stratégie Buisson de reconquête en vue du premier tour d'un maximum d'électeurs du Front national.

    Non, il n'y a pas de polémique inutile.

    Karim Amellal


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  • Thomas a dans un précédent ommentaire conseillé la lecture de la note du PS "Frapper aux portes - ou comment mobiliser pour les prochaines élections". Je l'ai lue et elle est intéressante. En s'inspirant des campagnes électorales américaines - et de celle d'Obama en 2008 - elle propose d'avoir recours à une forme de porte-à-porte relooké en s'appuyant sur des volontaires formés et organisés pour convaincre et mobiliser les électeurs.

    La mobilisation des abstentionnistes dans les quartiers populaires apparaît aux pages 10 et 11. Les méthodes de mobilisation proposées par les auteurs ont, semble-t-il, fait leur preuve. Sont-elles aujourd'hui mises en oeuvre sur le terrain par les militants socialistes ?


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  • Le poids électoral des « zones urbaines sensibles »

    Jeudi dernier se tenait au Sénat un colloque organisé par l’Institut Montaigne et l'association "Ville et banlieue" sur la place des banlieues dans la République (titre – approximatif – du rapport écrit par l’équipe de Gilles Kepel pour Montaigne). Maires de gauche et de droite se sont succédés à la tribune pour déplorer que les banlieues ne soient pas plus présentes, ni dans le projet du PS ni dans celui – invisible à ce stade – de l’UMP. Et tandis que s’achève l’Acte I de la rénovation urbaine mise en œuvre par Jean-Louis Borloo, beaucoup d’élus de villes situées en banlieue réclament un deuxième Acte, à hauteur de quelques dizaines de milliards, pour poursuivre le programme de destruction d’immeubles insalubres et de construction de logements sociaux. 

    Cette invisibilité de la banlieue et en particulier de ce que l’on appelle les « quartiers sensibles »  - par référence aux 751 zones urbaines sensibles que cible en priorité la politique de la ville - dans la campagne pose la question de leur poids électoral et des préférences partisanes des électeurs qui y résident.

    Le poids électoral, d’abord. Aujourd’hui, le « vote ZUS » est difficile à évaluer. Selon l'INSEE, les ZUS comptent près de 4,5 millions d’habitants, ce qui représente à peu près 7% de la population nationale. En volume, ce n’est pas négligeable. Mais sur ces 4,5 millions d’habitants, combien d’électeurs ? Par manque d’études statistiques suffisamment affinées, on ne le sait pas vraiment. Hasardons nous à un petit calcul : si l’on considère que dans ces ZUS 1 habitant sur 3 a moins de 20 ans, cela nous donne un électorat d’environ 3 millions de personnes en âge de voter. Problème : sur ces 3 millions, il y a une forte proportion d’étrangers qu’il faut donc soustraire. On estime que les étrangers représentent à peu près 18% du total des habitants de ZUS, soit 540 000 personnes qu’il faut à nouveau déduire. A la louche, les ZUS engloberaient donc 2,5 millions d’électeurs potentiels. Sur 45 millions d’électeurs au total, le vote ZUS pèserait donc environ 6% des voix. Mais nouveau problème : tout cela est théorique ! Car en pratique, pour voter, il faut être inscrit sur une liste électorale. Hélas, dans les ZUS, les inscrits seraient d’après plusieurs études 25% de moins… Nous verrons en 2012 mais si les campagnes en faveur de l’inscription sur les listes électorales ne produisent pas les résultats escomptés, cela pourrait substantiellement réduire cet électorat et le ramener au-dessous de 2 millions. Autre problème, fondamental : celui de l’abstention. Car les électeurs vivant en ZUS se caractérisent par des taux d’abstention très au-dessus de la moyenne nationale à toutes les élections. L’élection présidentielle ne fait pas exception. : En 2007 par exemple, en dépit des fortes campagnes de mobilisation, l’abstention s’est située autour de 20% aux deux tours (contre 36 et 26% respectivement aux 1er et 2nd tour en 2002).

    Mettons de côté l’abstention et concentrons-nous sur ces 2,5 millions d’électeurs théoriques qui forment le bataillon électoral des ZUS, soit 6% du corps électoral national. Pour qui votent-ils ?

    La réponse est claire : cette partie-là des « catégories populaires » vote massivement pour la gauche. En 2007, Ségolène Royal y a réalisé quelques-uns de ses meilleurs scores et, en moyenne, plus de 42% au 1er tour contre 29% pour le reste de la France. Au second tour, les ZUS ont voté à 62% pour elle contre 47% pour le reste de la France. Si l’on additionne les votes exprimés en faveur de la gauche et de l’extrême gauche au 1er tour des scrutins de 2002 et de 2007, on observe une stabilité remarquable de l’électorat : 56% en 2002 (contre 43% pour le reste de la France) et 51% en 2007 (contre 36% pour le reste de la France). Contrairement à une idée reçue, le vote du Front national dans ces « quartiers sensibles » est – lui aussi – très stable et se maintient à un niveau relativement bas : 10% environ en 2002 et en 2007 (sources : voir cette étude). Quant à la droite républicaine, elle est passée de 38% au second tour de la présidentielle de 2002 à 51% en 2007 pour Nicolas Sarkozy, signe de l’indiscutable succès de son discours– à l’époque – très volontariste sur le terrain de la discrimination positive et de la défense des minorités.

    Car – et c’est l’une des leçons de 2007 – les électeurs issus de l’immigration  constituent la clé de ce « vote ZUS » : surreprésentés dans ces quartiers, ils sont plutôt a priori enclins à accorder leur scrutin à la gauche, par sympathie historique, mais ils n’hésitent pas à voter pour un candidat de droite si celui-ci est perçu comme étant plus favorable à leurs préoccupations.

    Or pour conserver cet électorat qui est désormais loin d’être acquis, François Hollande DOIT parler à ces électeurs. Mais encore faut-il juger que c'est tactiquement opportun... Nous verrons cela dans un prochain post !

    K.A.


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  • François Hollande a annoncé vouloir accorder le droit de vote aux étrangers aux élections locales : comment n’y souscririons pas ?

    Pourtant, n’ayons pas la mémoire courte : ce n’est pas la première fois que la gauche le promet. Elle le fit même à trois reprises. François Mitterrand, d’abord, en 1981 : le droit de vote des étrangers présents en France depuis 5 ans aux élections locales figurait déjà dans les 110 propositions, à la 80ème position. Il réaffirma cette intention en 1988, en pleine campagne électorale, sans toutefois donner suite à cause de mauvais sondages.

    La gauche plurielle revenue aux affaires en 1997 remet le sujet sur la table, notamment dans le sillage du Traité de Maastricht, adopté en 1992, qui conduisit à une révision de la Constitution et à l’octroi du droite de vote des ressortissants communautaires aux élections locales et européennes. Poussée les Verts et les communistes, une proposition de loi est ainsi déposée à l’Assemblée nationale : elle prévoyait l’octroi du droit de vote et l’éligibilité aux étrangers présents régulièrement en France depuis 5 ans, mais le Premier ministre Lionel Jospin, ne jugeant pas le moment encore opportun, refusa de l’inscrire à l’ordre du jour du Sénat.

    Nicolas Sarkozy lui-même, à l’époque où il s’efforçait d’élargir sa base et de séduire un électorat populaire traditionnellement peu courtisé par la droite, déclara : « J’avoue ne pas être outrageusement choqué par la perspective de voir des étrangers, y compris non communautaires, voter pour les scrutins cantonaux et municipaux. A partir du moment où ils payent des impôts, respectent nos lois et vivent sur notre territoire depuis, par exemple, cinq années, je ne vois pas au nom de quelle logique nous pourrions les empêcher. » O tempora, ô mores. C’était en 2001…

    Le droit de vote des étrangers non communautaires aux élections locales est, comme le cumul des mandats ou l’amélioration de la représentativité du Parlement, un serpent de mer de la vie politique française : tout le monde en parle, beaucoup se prononcent en sa faveur, mais peu, une fois arrivés au pouvoir, se risquent à le mettre en œuvre. Ils ont trop à y perdre.

    Ou plutôt : ils avaient. Car, bonne nouvelle, il y a désormais un élément nouveau qui change la donne et nous donne des raisons de penser que la promesse de François Hollande n’est pas une promesse en l’air : les Français y sont favorables, et dans une assez forte proportion – 60% environ d’après de récents sondages. Preuve que les mentalités évoluent, lentement mais sûrement. Et si dans les années 80 ou 90 cette proposition pouvait passer pour explosive – et trop risquée politiquement –  elle ne l’est plus aujourd’hui.


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  • Un rêve français

    Par Karim Amellal

     

    C’est un euphémisme que d’écrire que nous étions beaucoup à attendre ce discours avec un mélange d’impatience et de perplexité tant les dernières semaines virent se succéder les erreurs de communication et les cafouillages, donnant hélas une image confuse de la campagne et renforçant l’idée que le candidat Hollande était bien le candidat de la gauche molle – sinon du ventre mou. En bref, nous fûmes nombreux à craindre de voir une fois de plus l’implacable « machine à perdre » se mettre en branle.

    En face, c’est-à-dire à droite et à l’UMP, dans le camp présidentiel, les choses se mettaient doucement en place en dépit de sondages en berne qui n’inquiétaient pas vraiment les conseillers de Nicolas Sarkozy. Ces dernières semaines, les idées ont fusé, tous azimuts – de la taxe Tobin à la TVA sociale – et un projet s’esquissait : une société libérale où l’Etat serait réduit à sa portion congrue et où l’autonomie et la responsabilité seraient les maitres-mots de l’organisation collective ; le retour à un Etat-gendarme et, s’insinuant dans les coursives abandonnées, la bienfaitrice main du marché qui, en étant plus visible n’en est que plus vorace. Notons que la « crise de la dette » constitue à l’appui de ce dessein un parfait alibi : pour satisfaire aux exigences de l’Europe et l’Etat étant surendetté, nous dit-on, il devient urgent réduire drastiquement les dépenses publiques et, ainsi, poursuivre la grande « réforme », celle qui verra le Léviathan dompté par le marché.

    Aussi, dimanche 22 janvier, au Bourget, lorsque François Hollande monta sur l’estrade, j’étais nerveux. La foule immense qui scandait son nom ne suffisait pas à m’enthousiasmer, a fortiori lorsque j’aperçus sur mon petit écran les visages grimaçants de quelques éléphants rameutés pour figurer l’unité. Nerveux donc, car ce candidat réputé féru d’économie, qu’avait-il dit ces derniers temps sur le bilan de Sarkozy, sur cette formidable supercherie de la dette (voir à cet égard l’excellent article signé par Michel Rocard et Pierre Larrouturou), sur la reprise par la droite d’une vieille idée de la gauche – la taxe Tobin – ou encore sur l’injuste « TVA sociale » ? Un léger brouhaha. Et sur le plan social, sur le logement, l’exclusion, les inégalités, qu’avait-il dit, le candidat du Parti Socialiste ? Là encore, par grand chose. Le projet du PS était lui-même assez flou, pour ne pas dire terne. Et contre ce président qui a pendant cinq ans divisé le pays, les catégories sociales, monté les croyants contre les incroyants, les nationaux contre les étrangers, les riches contre les pauvres, fallait-il encore attendre ? Face à ce philistin qui a avili la fonction présidentielle, menti aux catégories populaires, ruiné l’influence et le crédit de la France dans le monde, fallait-il parler aussi bas, chuchoter, sinon bégayer ? Je ne le crois pas. Alors oui, comme beaucoup, j’étais impatient. Et en dépit de sondages qui laissaient entendre (mais on connaît leur fiabilité à trois mois de l’échéance) que la gauche ne pouvait pas perdre, je craignais que notre colossale aspiration au changement ne se dissolve dans l’horizon.

    La première partie du discours de François Hollande fut un peu ronronnante : il attaqua le bilan de Sarkozy, mais sur un ton encore sage, convenu. Le ton d’un Premier secrétaire, pas encore d’un candidat à la présidence de la République. Je songeais, méchamment : ils recommencent… Quand vont-ils comprendre qu’on ne gagne pas en étant contre quelqu’un mais en étant pour quelque chose ; qu’on ne suscite pas l’enthousiasme en fustigeant les sortants, mais en proposant une alternative. Pendant ces dix premières minutes où, sans le nommer, il s’en prenait au Président, je ne sentais pas encore le changement poindre – ni s’incarner. Mais cette attaque était l’exorde ; il fallait être patient.

    La deuxième partie fut plus personnelle. Il s’agissait, comme on le lit partout, de « fendre l’armure » selon l’expression popularisée par Jospin il y a quelques dix-sept ans. Signe des temps – et marque d’une presse peopolisante – que de réclamer de la chair et de l’intime à ceux qui n’ont que pudeur à offrir. Hollande devait donc lui aussi fendre cette armure et se défaire de cette carapace qualifiée tantôt de technocratique, tantôt d’apparatchik. Mais point d’affaire de cœur ni d’élan sentimental dans ce discours. Il n’a pas fendu l’armure – quelle drôle d’idée que d’ainsi s’affaiblir avant de mener bataille ! – mais l’a endossée. Tout du long il ne s’en défera plus et, hissé sur son estrade comme sur un promontoire, il réussit cet exploit de parler de lui sans se dévoiler. Il conserva son credo, la pudeur, et son allure d’homme honnête autant que mesuré. Il parla de ses parents de droite et de sa terre de Tulle avec des accents mitterrandiens, peut-être, chiraquiens même, pourquoi pas. Français, certainement. Car chez nous le président de la République a les pieds dans la terre. Il aime la terre et les Français doivent le sentir. Et là encore, quel contraste avec ce président des riches – ou des « privilèges » - qui sort de son château comme naguère Giscard s’en allait dîner avec des éboueurs.

    Mais à ce moment-là Hollande n’énonçait pas encore de vision, encore moins de projet, et quelques mauvaises langues auraient pu lui reprocher de faire une nouvelle fois acte de candidature… Puis peu à peu, il se lança. Se détacha de ses notes. Commença à transpirer. Sa voix prit de l’ampleur, devint un peu rauque. Il égrena quelques formules qui, en creux, brossaient un autoportrait à l’opposé de son rival, Nicolas Sarkozy, toujours pas cité. Celle-ci par exemple, qui fit mouche : « j’aime les gens comme d’autres sont fascinés par l’argent ». Et c’est là, peut-être, que résida la surprise : l’argent, les forces obscures du marché, les banques pris enfin pour cibles. Enfin. Et avec lyrisme. Avec conviction. Efficacité. « Dans cette bataille qui s'engage, je vais vous dire quel est mon véritable adversaire : il n'a pas de nom, pas de visage, pas de parti, il ne présentera jamais sa candidature, il ne sera donc jamais élu. Cet adversaire, c'est le monde de la finance. Sous nos yeux, en vingt ans, la finance a pris le contrôle de l'économie, de la société et même de nos vies. » Il y avait bien là quelque chose des « puissances de l’argent » du discours de François Mitterrand au Congrès d’Epinay (1971), de « cet argent qui corrompt, qui achète, qui écrase, qui tue, qui ruine, et qui pourrit jusqu'à la conscience des hommes. » Henri Guaino eut beau jeu de dénoncer, au lendemain du Bourget, un « discours à l’ancienne » - il s’y connaît – voulant sans doute dire par là qu’il puise ses références dans une lointaine époque. Mais chaque Français le sait : cette saillie contre la finance et les marchés n’est pas une antienne surannée. Elle ne puise pas ses racines dans un contexte d’autrefois. Elle se déploie au contraire dans la crise d’aujourd’hui au cœur de laquelle rayonnent comme des soleils noirs ces puissances de l’argent que semble flatter et révérer Nicolas Sarkozy.

    Le discours de François Hollande fut un grand discours. Un discours de gauche dans lequel la justice et l’égalité étaient placées au cœur, comme lorsqu’il convoqua Camus  « cet orphelin de père, élevé par une mère pauvre, sourde et illettrée » qui s’éleva jusqu’au prix Nobel de littérature grâce, justement, au principe d’égalité. Il n’y eut pas que la référence à Camus, trop souvent oubliée par la gauche, qui fut percutante, mais surtout ce rappel à   la vocation historique de la gauche qui est de combattre les inégalités, toujours et sur tous les fronts. Alors me percutèrent comme des pierres la disparition de la Halde, les propos de Wauquiez, pas si vieux, contre les assistés, cet infâme décret pris en catimini par Claude Guéant à la fin de l’année dernière qui augmente de 30% les ressources nécessaires à l’obtention d’une carte de séjour pour les étudiants étrangers. Puis le débat sur l’Identité nationale. Puis ces abjectes conventions de l’UMP sur l’immigration et la délinquance. Puis, puis, puis…

    Hollande parla de la « promesse républicaine ». Celle, protectrice pour les croyants de toutes les religions comme pour les autres, qui transparaît dans la loi de 1905 et non dans l’obscur concept de « laïcité positive » prônée par Sarkozy au Latran en 2007 qui défendait simultanément, au même endroit et sans doute entre deux SMS, les « racines chrétiennes de la France ». Celle, de promesse républicaine, qui devra se traduire dans un meilleur accès aux services publics, et au premier d’entre eux, l’éducation, consacrée priorité nationale, de l’école primaire à l’université, pour lutter contre l’exclusion et la déqualification. Cette promesse, enfin, qui doit permettre non pas le déclassement mais au contraire la progression, la mobilité sociale.

    Cette promesse républicaine, nous a rappelé Hollande, c’est aussi un rêve. Un beau rêve. Celui des révolutionnaires de 1789, de ceux de 1848 ou, plus récemment mais il serait absurde de les stipendier, de ceux qui ont fait mai 68 avec la ferme intention, eux aussi, comme tous ceux qui les ont précédé, de vivre mieux que leurs parents – et mieux alors ça ne signifiait rien d’autre que plus libres et plus indépendants. Ce rêve qui, nolens volens, continue de faire la grandeur de la France – n’en déplaise aux déclinistes : la promesse d’un monde meilleur parce que plus juste, où les hommes seraient plus libres et plus heureux parce qu’ils vivraient mieux et seraient délivrés de la tyrannie des privilégiés.

    Alors, s’il n’y avait qu’un mot à retenir du discours de François Hollande, par-delà la crise, la présidence avilie, la restauration nécessaire du rôle de l’Etat, la lutte contre les inégalités, c’est peut-être ce mot de rêve qu’il fallait oser prononcer. Qui ne manque pas de faire écho au « rêve américain » et, là-bas aussi, finalement, à cette promesse de la République – plus ancienne que la nôtre, ne l’oublions pas – où chaque citoyen et, même sans posséder la citoyenneté, chaque homme touchant le sol des Etats-Unis porte en lui la conviction que, comme Camus, il peut frôler le ciel. Là-bas, ce n’est pas l’égalité qui sous-tend ce rêve, mais la conscience d’être libre qui conduit chacun à entretenir comme une flamme au creux de l’âtre la certitude qu’il peut, s’il le veut, s’élever au sommet en dépit des inégalités considérables qui existent aux Etats-Unis.

    La possibilité du rêve qu’Hollande a esquissé n’est finalement pas si différente en France : la croyance dans le fait que par la loi nous sommes tous égaux à la naissance, qu’il ne peut y en avoir qui soient par trop privilégiés au départ et que nous sommes tous récipiendaires des mêmes droits et comptables des mêmes devoirs. C’est ce rêve français d’un monde meilleur parce que plus juste qu’il faut maintenant réaliser.


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