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    Rebonds



    Une musulmane reçue sous la Coupole est un signe à ceux qui veulent assumer leur double appartenance.



    Le Maghreb à l'Académie française





    par Karim AMELLAL
    QUOTIDIEN : vendredi 30 juin 2006



    Karim Amellal est maître de conférences à Sciences-Po





    Après son élection en juin 2005, la toute récente réception de la romancière et dramaturge algérienne Assia Djebar à l'Académie française est une merveilleuse nouvelle dont nous tous, Français et Maghrébins, devons nous réjouir en des temps marqués par la distance, les crispations et la méfiance réciproques.



    C'est une merveilleuse nouvelle pour la France et les Français, d'abord, qui honorent leur tradition libérale et intellectuelle, dans le sillage de 1789, en accueillant une grande dame des lettres et une militante, une combattante acharnée de l'émancipation des femmes. C'est une merveilleuse nouvelle pour les Maghrébins, ensuite, qui voient saluée une vaste partie de leur littérature et, au-delà, tous les écrivains, journalistes, enseignants francophones dont la lutte s'est avérée décisive dans des pays où la liberté de penser et d'écrire s'acquiert parfois au prix de la vie. C'est une merveilleuse nouvelle pour l'Académie, enfin, qui trouve là un nouvel élan et, disons-le, une nouvelle jeunesse, en poursuivant son ouverture aux femmes et aux écrivains étrangers francophones.



    Pour tous les Français issus de l'immigration, la puissance du symbole ne peut passer inaperçue. Elle donne de nouveaux espoirs et ouvre de gigantesques perspectives. La présence d'une femme, d'une Algérienne, d'une musulmane, sous la coupole est un signe envoyé à tous ceux qui désespèrent de pouvoir assumer librement leur double appartenance, leur double culture, leur double identité, d'ici et d'ailleurs, de France et du Maghreb, d'Europe et d'Afrique.



    La reconnaissance désormais incontestable de la littérature maghrébine d'expression française, dont Assia Djebar porte haut, avec bien d'autres, l'étendard historique, souvent taché de sang, est un pas supplémentaire en faveur du rapprochement entre les deux rives de la Méditerranée. Depuis les indépendances, combien d'écrivains et d'intellectuels ont milité dans cet esprit, et combien ont été enterrés sous la poussière de l'ignorance ou, pire, de l'indifférence ? Pensons par exemple, pour mémoire, à ces grandioses écrivains, poètes et dramaturges que furent Jean Sénac, Kateb Yacine, Tahar Djaout ou encore Rachid Mimouni.



    Avec Assia Djebar, les plumes de lance de la littérature maghrébine francophone sont nombreuses et respectées, désormais. Parmi les plus célèbres, Tahar ben Jelloun, Abdelwahab Meddeb, Abdellatif Laâbi, Boualem Sansal, Fatima Mernissi, Yasmina Khadra, Rachid Boudjedra, Tahar Nekri, Driss Chraïbi, Albert Memmi poursuivent le même combat : rapprocher les cultures et mettre l'Autre en lumière par-delà toutes les obscurités.



    Pour les jeunes issus de l'immigration, ceux des «quartiers» ou d'ailleurs, cette littérature est essentielle. Elle contribue à la réappropriation raisonnée du pays d'origine et à l'acceptation positive de la double culture, laquelle est une richesse collective et un moteur individuel. Reste cependant à la promouvoir davantage, dans les manuels scolaires notamment. Car cette littérature n'est pas étrangère. Elle est aussi nôtre.



    Dans son discours de réception à l'Académie, Assia Djebar reprit à son compte l'expression de Diderot dans sa Lettre sur les sourds et muets, «Il faut être à la fois au-dehors et au-dedans», pour faire l'éloge de son prédécesseur Georges Vedel. Sans doute cette expression pourrait-elle trouver un écho encore plus ample parmi tous ceux qui s'acharnent à défendre les vertus de la diversité culturelle : on saisit bien mieux le monde à travers l'expérience et l'intelligence de l'altérité.



    Dernier ouvrage paru : Cités à comparaître, Stock, 2006.








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  • Cher Monsieur Martin,

    Vous avez raison : une très large majorité de Français, de droite comme de gauche, soutiennent le principe de l’immigration choisie. Mais est-ce bien là un argument valable ? Est-ce parce que, à une autre époque, une majorité de Français se déclaraient favorables à la peine de mort qu’il ne fallait pas l’abolir ? Est-ce parce qu’une majorité de Français, aujourd’hui, se déclarent en faveur de Ségolène Royal que celle-ci sera forcément élue présidente de la République ? Un sondage n’est qu’une photographie de l’opinion à un instant T, compte tenu d’une série de facteurs qui influent, à ce même instant, sur cette opinion. Mais une opinion n’est jamais figée. Il suffit que les facteurs qui la façonnent se modifient pour que cette opinion se modifie. Il n’y a pas de fatalité dans un sondage, heureusement ! Par conséquent, libre à chacun d’entre nous de faire valoir des arguments afin d’influer sur l’état d’esprit d’une collectivité.

    Sur le fond, je comprends votre position qui consiste à dire que puisqu’il y a 3 millions de chômeurs, il est ridicule de proposer de recourir à l’immigration. Mais ce n’est absolument pas ce que je propose ! Je ne dis pas qu’il faut recourir à une immigration massive pour pallier le déficit de main-d’œuvre existant dans certains secteurs, je dis simplement que nous avons besoin d’un flux régulier d’immigrants de toutes catégories (des qualifiés et des peu qualifiés), à condition que ce flux soit maîtrisé (ce qu’il est depuis une dizaine d’années, soit environ 120 000 entrées légales par an) et gérable sur le plan de nos capacités d’accueil et d’intégration. Ce qui est le cas puisque je vous rappelle que ce ne sont pas les primo-arrivants qui sont « problématiques » au sens où vous l’entendez, mais des Français depuis deux ou trois générations !

    Il y a d’autre part une réalité économique dont il faut prendre acte. Je trouve, comme vous, tout à fait regrettable que, malgré un fort volume de chômage, de nombreux emplois soient désertés par les nationaux et que de nombreuses entreprises aient par conséquent besoin de recourir à des travailleurs migrants (primo-arrivants). Mais cette situation n’est pas propre à la France. Elle est propre à tous les pays industrialisés dans un contexte de mondialisation des flux. En témoigne d'ailleurs ce qu’il s’est récemment passé aux Etats-Unis (où les immigrés hispaniques, clandestins ou non, se son mobilisés pour montrer aux gouvernants que, sans eux, beaucoup d’entreprises couleraient). Bien sûr, vous allez m’opposer que les Etats-Unis connaissent une conjoncture économique favorable et sont dans une situation de plein-emploi. Certes, mais la demande de main d’œuvre des entreprises américaines dans certains secteurs (du reste toujours les mêmes : bâtiments, restauration, travail saisonnier…) est comparable à celle de nos propres entreprises. Celles-ci ne trouvent pas d’acquéreurs nationaux pour occuper des emplois peu qualifiés réputés durs, mal-payés, etc.

    Je comprends votre angoisse et votre incompréhension, Monsieur Martin, et au-delà, naturellement, celles de tous ceux qui ont exprimé de vives critiques à l’égard de mon article du Monde. Avoir 3 millions de chômeurs et recourir encore à l’immigration, même si celle-ci est aujourd’hui infinitésimale, cela paraît choquant, scandaleux, un non sens ! Hélas, la réalité nous dit qu’il peut très bien coexister un taux de chômage important et des besoins de main-d’œuvre également importants. Il n’y a pas de matching automatique.

    En outre, et observez le paradoxe, lorsqu’on nous dit (Manuel Aeschlimann par exemple, dans les jours qui ont précédé le vote de la loi) que l’immigration choisie vise à ne prendre que ceux dont la France a besoin, c’est-à-dire, précisait-il, les plus qualifiés, autrement dit les meilleurs, comment peut-on accepter cela alors même que nombre de chercheurs produits par nos universités ne parviennent pas à trouver d’emplois en France ?

    Alors, dans ces conditions, on peut naturellement regretter que notre système d’indemnisation du chômage et certaines de nos prestations sociales (le RMI en particulier) aient un fort aspect désincitatif pour de nombreux demandeurs d’emplois. On peut aussi regretter que notre modèle d’intégration (et je suis le premier à le dire) ait lamentablement échoué. Mais il faut disjoindre toutes ces questions et ne pas tout mélanger. La réforme des modes d’indemnisation du chômage et le renforcement du caractère incitatif des prestations sociales, voire le recours à des prestataires privés (type agences d’intérim) pour pallier les dysfonctionnements de l’ANPE, s’inscrivent dans un chantier bien plus vaste de flexibilisation du marché du travail, dont on sait à quel point il est politiquement très risqué ! Quant à l’intégration, ou ce que l’on appelle hélas ainsi, faut-il une fois de plus rappeler que c’est une question distincte de celle de l’immigration ? En effet, ces jeunes qui ne se seraient pas intégrés, ceux des banlieues, ceux qui casseraient au lieu de travailler, qui sont-ils donc ? Sont-ils encore des immigrés, c’est-à-dire, selon la définition usuelle, des personnes nées étrangères à l’étranger et résidant en France ? Bien sûr que non ! Ces jeunes-là sont des Français à part entière qui n’ont plus rien à voir avec l’immigration, à moins bien sûr que l’on parte du postulat très contestable qu’un beur ou un black, ipso facto, ontologiquement, n’est jamais et ne pourra jamais être qu’un immigré, quand bien même il est Français depuis plusieurs générations !

                Enfin, si l’on conteste le « retour sur investissement » de l’immigration dans le temps long, cela revient à nier, depuis la Révolution française (et en réalité, bien sûr, depuis bien plus longtemps !) la contribution colossale des immigrés de tous horizons, et en particulier, justement, des moins qualifiés, à l’édification de notre nation et à son développement économique. Mais si l’on pense, au mépris de l’Histoire et en se figeant sur le court terme, sur l’actualité des banlieues, que l’immigration, et notamment celle qui serait « subie », n’apporte strictement aucune valeur ajoutée à la collectivité nationale et ne fait que l’handicaper un peu plus, alors oui, on fait un pas supplémentaire vers l’extrême-droite et son concept d’immigration-zéro. Mais je suis convaincu, cher Monsieur Martin, que ce n’est pas là votre intention.


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  • Point de vue

    L'immigration choisie,

    une fausse bonne idée,

     

    par Karim Amellal

    LE MONDE | 11.05.06 | 14h54  •  Mis à jour le 11.05.06 | 14h54
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    Tous les ministres de l'intérieur successifs, depuis la phrase-vérité de Michel Rocard expliquant que "la France ne peut pas accueillir toute la misère du monde", ont voulu freiner ou "maîtriser" les flux migratoires. En cela, Nicolas Sarkozy ne déroge pas à la règle.

    Cet objectif est en soi légitime. Ce qui est en revanche problématique, c'est la propension de nos gouvernants à exploiter ce thème en laissant accroire que l'immigration est un fardeau qui pèse ad vitam aeternam sur les épaules de la collectivité nationale tout entière.

     

    Le principe de l'"immigration choisie", que l'on nous présente aujourd'hui comme une panacée sous prétexte qu'un pays - le Canada - à l'histoire et au modèle radicalement différents du nôtre l'a mis en oeuvre avec quelque succès, vient donc conforter une tendance qui n'est pas nouvelle : sus à l'immigration, mécaniquement assimilée à un grave handicap. Outre que l'immigration choisie s'inscrit dans une véritable politique de dépeçage des pays sources compromettant leur développement, le principe relève d'une erreur d'appréciation : notre pays ne subit pas l'immigration ; au contraire, il en profite et en a besoin. Il ne s'agit pas là d'une énième considération philanthropique, mais d'une simple équation économique.

    Dans un contexte bien connu de vieillissement de la population active et face au manque croissant de main-d'oeuvre dans certains secteurs - conséquence du départ à la retraite des baby-boomers -, l'immigration est une solution, non un problème. Or choisir ses immigrés, ne prendre que les plus qualifiés ou les plus diplômés, c'est typiquement une fausse bonne idée. Pourquoi ? Parce que cela ne résoudra nullement la pénurie de main-d'oeuvre qui existe déjà dans certains secteurs de l'économie : industrie manufacturière, bâtiment, restauration, travaux publics, maintenance, etc., c'est-à-dire des secteurs qui n'ont nul besoin de doctorants ou de "hauts potentiels", mais de personnes peu ou pas qualifiées, volontaires et disponibles pour exercer des métiers malheureusement désertés par les nationaux parce que peu gratifiants et peu rémunérateurs. En effet, selon la Dares, environ 4,7 millions d'emplois liés aux départs à la retraite doivent être pourvus sur la période 2000-2010. Il s'agit là, en grande partie, d'emplois faiblement qualifiés face auxquels un afflux d'immigrés "choisis", c'est-à-dire diplômés et qualifiés, serait inopérant.

    Enfin, cette tendance au vieillissement de la population a, on le sait, un impact négatif sur l'équilibre financier de notre système de Sécurité sociale et, en particulier, sur la viabilité de notre système de retraite. Là encore, l'immigration est une solution économique, non un problème social. "Choisir" ses immigrés et sérieusement contraindre le regroupement familial, outre que cela porte atteinte au principe constitutionnel de respect de la vie familiale, c'est par conséquent se priver, pour un pays vieillissant comme le nôtre, d'un moyen important de renouveler les générations et de rajeunir la population.

    La France a besoin de l'immigration. A long terme, celle-ci rapporte plus qu'elle ne coûte. Tout l'enjeu réside, non dans la limitation artificielle des flux - un contresens économique qui fera exploser, de surcroît, le nombre de sans-papiers -, mais dans l'amélioration des dispositifs d'accueil et d'intégration.


    Karim Amellal est maître de conférences à Sciences Po Paris.

     

    Article paru dans l'édition du 12.05.06

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  • Point de vue
    Une défiance colossale, par Karim Amellal
    LE MONDE | 10.11.05 | 14h56  •  Mis à jour le 29.11.05 | 12h51


    e qui se passe actuellement dans nos banlieues nous terrorise. Les mots nous manquent pour qualifier ces actes. Tous nos sentiments affluent dans une même direction : la peur. Nous sommes tous effrayés, et à juste titre.

     

    Mais face à ces événements tragiques, à ce déferlement de barbarie, que faire ? Ecarquiller chaque jour davantage les yeux devant son écran de télévision ou bien s'efforcer de comprendre. Comprendre ? Mais est-ce seulement possible ? Est-ce seulement nécessaire ? Je le crois. Pour endiguer cette violence qui submerge les "quartiers", il nous faut bien tâcher de comprendre les ressorts de cette haine. Les racines du mal sont très nombreuses. Trop longtemps ignorées, elles gonflent et affleurent désormais à la surface de notre République. Elles sautent au visage. L'analyse sociologique explique la violence par le chômage, la précarité, la relégation et la ghettoïsation. Bien, mais cela ne suffit pas. On ne comprend toujours pas. Expliquer qu'un jeune qui vit dans une cité brûle la voiture de son voisin de palier parce qu'il n'a pas d'emploi ne satisfait personne. Pire, cela énerve.

    Aucune violence n'est gratuite. Toutes ont un sens profond. Voler une voiture a une finalité : le voleur récolte un bénéfice, il fait un profit. Mais brûler une voiture ne procure strictement aucun avantage. Quel est donc le sens d'un tel acte ? C'est un acte radical qui, parce qu'il ne procure aucune satisfaction autre que le besoin de le perpétrer, doit retenir toute notre attention. Pas notre sympathie, notre attention. Parce que brûler une voiture est un acte ignoble de révolte, un acte de guerre même, l'acte de celui qui n'a plus rien à perdre, il doit nous interpeller. Brûler une voiture, brûler dix voitures n'est pas un jeu, contrairement à ce que disent certains, c'est une impérieuse nécessité.

    Dire cela, ce n'est pas faire le jeu des casseurs, ce n'est pas méconnaître l'angoisse de nos compatriotes qui, du haut de leurs balcons, surveillent toutes les nuits leurs véhicules, ce n'est pas non plus nier le ressentiment, la "haine", de ceux qui n'ont désormais plus de voiture. Dire cela, comprendre cet acte, c'est déjà lutter contre les racines du mal.

    Cela fait maintenant plus de vingt ans que les banlieues, à intervalles réguliers, retiennent notre attention, toujours en mal. Nous n'y voyons le plus souvent que deal, délinquance, insécurité. Les médias ne parlent que de ça. N'y a-t-il que ça ? Non. Il y a d'abord des gens qui souffrent d'être enfermés de l'autre côté de la France. Des jeunes qui souffrent d'être rejetés de la communauté nationale. Des jeunes qui souffrent de ne pas jouir des mêmes droits que les autres Français.

    Le racisme latent, l'ampleur des discriminations raciales, la puissance des mécanismes ségrégatifs, la défaite de l'école, la panne de valeurs et de symboles mobilisateurs, notre incapacité chronique à réduire les inégalités et à accepter la diversité culturelle : ce sont autant de facteurs qui acculent les jeunes des quartiers, et notamment les jeunes issus de l'immigration.

    Ceux-ci portent aussi une part de responsabilité dans cette spirale de l'échec. En quête d'identité, séduits par la dialectique du bad boy , pris dans les affres d'une surconsommation effrénée et incapables de se rassembler autour de projets intégrateurs, ils se laissent bien souvent piéger par les deux radicalismes qui les guettent : d'une part, un retour exacerbé et parfois violent à la foi, dont l'islamisme est la figure latente, et, d'autre part, la délinquance et le recours à des voies informelles, violentes, pour acquérir ou détruire des biens qu'ils ne peuvent se procurer par d'autres moyens.

    Aujourd'hui dans les quartiers, à force d'avoir accumulé tant d'impuissance et d'inertie, de plus en plus de jeunes entretiennent le sentiment d'être coupés du reste de la société, abandonnés aux marges, laissés pour compte. Ils se figurent que les autres, souvent les "Blancs" dans leur discours, sont des ennemis contre lesquels, désormais, il faut se battre. C'est cette représentation tragique qu'il nous faut à tout prix contrecarrer.

    Comment ? Par l'envoi de puissants signaux. Il ne suffit pas seulement de déployer davantage de moyens financiers, de recourir aux sempiternelles politiques sociales ou urbaines. Non, ces solutions ont déjà été employées, elles ne sont pas suffisantes. Nous devons désormais faire face à une situation inédite où, du côté des jeunes des quartiers comme du côté du reste de la France, le manque de dialogue et l'incompréhension réciproque, depuis tant d'années, ont produit une masse colossale de défiance, un gouffre de haine. Aussi faut-il rechercher, créer les conditions d'un dialogue constructif. Non avec les casseurs, mais avec l'ensemble des habitants des cités, les jeunes surtout.

    Il faut dès à présent songer à l'avenir. Or celui-ci ne peut s'envisager sans une refonte profonde de la politique dite, selon une formule malheureuse, "d'intégration". Celle-ci doit être adaptée à la réalité d'une France multiculturelle et multiconfessionnelle. Mais nous ne pouvons plus continuer à lutter avec les mêmes instruments contre des maux nouveaux. Le mal symbolique des quartiers défavorisés et des jeunes issus de l'immigration doit être combattu, non sur le terrain socio-économique, mais avant tout sur le terrain symbolique. Nous devons produire de nouvelles valeurs d'espérance, nous devons replacer la réussite au coeur du projet d'intégration, nous devons promouvoir la diversité culturelle partout où celle-ci est absente, c'est-à-dire dans l'ensemble des lieux où s'incarne aujourd'hui le pouvoir : la haute fonction publique, la sphère politique, les grandes entreprises, les grandes écoles.

    Nous avons trop attendu avant de lutter sérieusement contre les discriminations raciales et les ségrégations en tout genre qui paralysent certains individus dans des bulles de relégation. Nous avons trop attendu avant de reconnaître et d'accepter pleinement la diversité culturelle de notre pays, laquelle ne passe pas par des mesures coercitives afin de freiner d'improbables communautarismes, mais par des signaux d'ouverture et de tolérance, sans naturellement rogner les principes fondamentaux de notre démocratie. Nous avons trop attendu avant d'admettre que certaines situations exigeaient des moyens exceptionnels, et non des bricolages périphériques dont le surplus financier est mécaniquement absorbé par l'augmentation des coûts administratifs. Nous avons trop attendu avant de mettre en oeuvre une politique globale, sociale, économique, culturelle, symbolique qui donne aux jeunes des quartiers l'envie de réussir et le goût du vivre ensemble.


    Essayiste, Karim Amellal, 27 ans, est l'auteur de Discriminez-moi ! Enquête sur nos inégalités, éditions Flammarion, 364 pages 2005.


    KARIM AMELLAL
    Article paru dans l'édition du 11.11.05

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