• Zemmour et Bilger

    Après Zemmour, voilà Philippe Bilger, avocat près la Cour d'appel de Paris, qui relance la polémique : "Tous les Noirs et tous les Arabes ne sont pas des trafiquants, mais beaucoup de ceux-ci sont noirs et arabes," écrivait-il sur son blog le 17 mars dernier. Pour Bilger, cela "crève les yeux et l'esprit" et il faudrait mettre un terme à la "censure qui interdit de parler de ces sujets".

    La formulation de Bilger est certes beaucoup plus adroite, plus juste et moins essentialiste que le propos de Zemmour (« Les Français issus de l'immigration sont plus contrôlés que les autres parce que la plupart des trafiquants sont noirs et arabes C'est un fait. »), mais elle vient le confirmer.

    Cela pose 3 questions :

    - Les Français issus de l'immigration et, n'ayont pas peur des mots, les Noirs et les Arabes sont-ils plus contrôlés que les autres ?

    - Les Noirs et les Arabes sont-ils surreprésentés dans les statistiques policières (interpellations) ?

    - Si oui, pourquoi ? Sont-ils délinquants par nature ou est-ce la conséquence d'un processus, d'une trajectoire plus complexe ?

    - Est-ce opportun de parler de cela maintenant, c'est-à-dire après le débat nauséabond sur l'identité nationale et en plein débat sur le port de la burqa ?

    Quelques éléments d'explication avec un article de Rue 89 :

    1. Les Noirs et les Arabes sont plus souvent contrôlés

    Dans sa diatribe, Eric Zemmour ne parle pas de condamnations effectives, après enquête, mais de « trafiquants ». Un terme qui se réfère largement aux statistiques policières. Lorsqu'ils sont placés en garde à vue, Noirs et Arabes se retrouvent, comme tout citoyen ayant affaire avec la police, inscrits dans le fichier « Canonge ». Ce fichier a la particularité de classer les interpellés par origine ethnique.

    Même si les statistiques du Canonge restent à prendre avec des pincettes, il indique qu'Arabes et Noirs sont « surreprésentés » (comprendre : plus nombreux en proportion que dans la population totale). A la lecture de ce fichier, L'Express montrait ainsi en 2006 qu'à Paris :

    • 37% des 103 000 référencés étaient blancs
    • 29% étaient nord-africains
    • 19% étaient noirs

    Attention : les statistiques policières peuvent être numériquement exactes, mais biaisées. En effet, Noirs et Arabes sont aussi davantage contrôlés et interpellés. Et souvent davantage placés en garde à vue, à une époque où le recours à cette dernière explose.

    C'est ce que nous rappellent des études comme celles que mènent la fondation Soros ou encore les sociologues Fabien Jobard et René Lévy. En juin 2009, ils publiaient la première enquête quantitative sur le contrôle au faciès. Montrant que :

    • un Arabe a 7,8 fois plus de probabilité d'être contrôlé qu'un Blanc
    • un Noir a 6 fois plus de probabilité d'être contrôlé qu'un Blanc

     

    2. L'origine sociale reste prépondérante

    Les sociologues de la délinquance retiennent davantage le critère du niveau de vie que le critère ethnique pour expliquer les différences de comportement transgressif : les classes sociales défavorisées sont davantage délinquantes. Et il se trouve qu'en France, en 2010, les jeunes issus de l'immigration vivent dans des foyers plus touchés par la précarité.

    C'est d'ailleurs ce que confirme Laurent Muchielli, sociologue habitué de Rue89, après l'intervention d'Eric Zemmour. Même son de cloche auprès des acteurs de terrain, et notamment éducateurs ou spécialistes de la violence en milieu scolaire.

    Pour ces derniers, qu'il y ait davantage de Noirs et d'Arabes parmi les jeunes délinquants n'est pas vraiment un scoop. Mais avant tout le corollaire d'un phénomène socio-économique.

     

    3. Un sociologue à contre-courant sur le critère ethnique

    Toutefois, un sociologue brasse à contre-courant : Sebastian Roché. Contrairement à la plupart de ses pairs, il a décidé de réinvestir une lecture qu'il juge « taboue » en France, celle de l'origine ethnique.

    Durant vingt ans, il a épluché les condamnations prononcées en Isère contre des mineurs. En consignant notamment l'origine des parents des condamnés. Or il affirme que ceux dont au moins un des deux parents est né dans un pays étranger sont davantage délinquants. Vu l'âge des condamnés (des mineurs), la plupart de ces parents sont en réalité issus d'Afrique ou du Maghreb, conséquence des flux migratoires récents.

    Le sociologue, qui affirme aujourd'hui avoir été « lynché » par ses pairs et ne plus publier pratiquement qu'en anglais sur le sujet, ne nie pas totalement le critère de l'origine sociale. Mais il attire notre attention sur un point intéressant : même chez les enfants de cadres supérieurs sans enjeu de précarité, il y a davantage de comportements délictueux chez ceux dont un parent serait né sur le continent africain par exemple.

     

    4. Des pistes d'explication

    Sur le terrain, certains trouvent « dangereux » de faire de telles statistiques à même de donner du grain à moudre aux xénophobes.

    Le malaise est perceptible quand on détaille les chiffres mis en lumière par Sebastian Roché. Or ni l'institution scolaire, ni la protection judiciaire de la jeunesse ni même dans la police n'en donnent d'explications.

    C'est peut-être du côté de la psychologie qu'il faut chercher des clés pour expliquer cette « surdélinquance ».

    Les contrôles au faciès sont loin d'être en effet les seuls pressions discriminantes dans la France de 2010. On sait ainsi qu'il est plus difficile de trouver un logement, un emploi, et même un stage, selon que l'on porte (ou pas) un nom à consonance étrangère et post-coloniale. Ou selon la couleur de sa peau.

    « Face à ce rabâchage de la différence, certains craquent »

    A force d'être renvoyés à une origine prétendument délinquante (et donc insultés), certains passent-ils davantage à l'acte ? La défiance vis-à-vis de l'autorité s'explique-t-elle par le sentiment d'exclusion ?

    Pas impossible, selon Taoufik Adohane. Psychologue en Seine-Saint-Denis depuis de nombreuses années. Ce dernier n'évacue pas le biais socio-économique mais reste ouvert à d'autres « hypothèses raisonnables ». En toute prudence :

    « Un immigré nord-africain, on lui demandera toujours d'où il vient, contrairement à un Italien. L'assimilation sur la base de la similitude de la couleur de la peau, des prénoms, de la religion, ne peut pas fonctionner.

    Intérieurement, certains craquent de ce fait : les gamins ne savent pas quoi répondre à cela, c'est un phénomène inconscient. Face à un tel rabâchage de la différence, la seule manière de survivre psychiquement, c'est de refouler. Le passage à l'acte, c'est le retour du refoulé. »

    « Ils n'ont pas intériorisé la notion de limites »

    Pour lui, ces comportements délinquants n'ont pas toujours un lien avec la transgression explicite de la loi. Mais plutôt avec l'inconscient. Et, de nouveau, la pauvreté :

    « Je surprends quotidiennement des gamins de 10 ans en train de piquer un sac ou autre. Quand je parle avec eux, c'est de l'ordre de l'incompréhensible. Il ne faut pas chercher de causes immédiates. Eux mêmes ne savent pas.

    C'est plutôt un acte manqué. En grandissant dans une plus grande précarité, ils n'ont pas intériorisé la notion de limites. »

    Interrogé juste avant la plainte de la Licra par Rue89, Eric Zemmour a malheureusement refusé de livrer ses pistes d'explication. N'ayant apparamement « pas de temps à perdre pour polémiquer » et « beaucoup de travail sérieux » à abattre, il a très vite raccroché, assurant qu'il avait déjà « tout dit, tout écrit ». Reste à voir ce qu'il dira au tribunal si la plainte de la Licra va jusqu'à son terme.

     


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